Le chomage

By Eugène Pottier

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

Mon patron n'a plus d'ouvrage

Et nous n'avons plus de bois :

C'est l'hiver, c'est le chômage.

Toutes les morts à la fois !

Pas un pouce de besogne.

Il neige : le ciel est gris ;

A chaque atelier je cogne,

J'ai déjà fait tout Paris.

Plus de crédit, rien à vendre

Et le loyer sur les bras.

Partout on me dit d'attendre,

Et la faim qui n'attend pas !

Des riches (Dieu leur pardonne !)

M'ont dit souvent : Mon ami,

Il faut, quand l'ouvrage donne,

Faire comme la fourmi !

Épargner ? Mais c'est à peine

Si l'on gagne pour manger :

Quand on touche sa quinzaine,

On la doit au boulanger.

La nuit est dure aux mansardes ;

Pas de soupers réchauffants ;

La mère en vain de ses hardes

Couvre le lit des enfants.

Les petites créatures

Hier ont bien grelotté.

Dire que nos couvertures

Sont au mont-de-piété !

L'autre hiver, mon cœur en crève,

J'ai perdu le tout petit ;

C'est rare qu'on les élève

Quand la mère a tant pâti.

Avant peu, je dois le craindre,

Nos deux jumeaux le suivront…

Après tout, les plus à plaindre

Ne sont pas ceux qui s'en vont !

Combien, chargés de famille,

Qui boivent pour s'étourdir !

Mon aînée est une fille,

J'ai peur de la voir grandir.

Dieu veuille qu'elle se tienne,

Car, à seize ans, pour un bal,

Pour une robe d'indienne,

Un pauvre enfant tourne à mal !

Je ne veux plus, quand je marche,

Le soir, passer sur le pont,

A l'eau qui gémit sous l'arche,

Quelque chose en moi répond :

Dans ton gouffre noir, vieux fleuve,

Est-ce l'homme que tu plains ?

Avec tes soupirs de veuve

Et tes sanglots d'orphelins !

Mon patron n'a plus d'ouvrage

Et nous n'avons plus de bois :

C'est l'hiver, c'est le chômage,

Toutes les morts à la fois !