Le club a l'estaminet
Written 1851-01-01 - 1851-01-01
« — Citoyens, écoutez : je vais faire l'appel.
« Chacun devint muet ; et, d'un ton solennel,
Le président, vieux brave à la moustache grise,
Lut ces noms : « — Duriveau— Forbain— Caron— Charrize
— Bardoche — Rosencrantz — Laplace — Jean Crampon
— Fabre — Boudet — Gospur — Flacon — Vouzin — Tampon
— Bennotti — Kellermer — Desroziers — Pierrefitte
— Rétho — Jacob — Mainville — Aristide — Lhermitte. »
J'en passe, et des meilleurs.
Ces messieurs, sur trois bancs
S'étaient mis. On eût dit un cercle de forbans,
A voir leur air féroce et leurs barbes farouches,
Leurs paletots ornés d'ouvertures très-louches,
Et les rudes gourdins qu'ils serraient dans leur main
Pour réformer entre eux le sort du genre humain.
Un vacarme assez grand ayant rempli la salle,
Cet appel fut suivi d'un très-long intervalle.
Chacun criait, chacun se levait à son tour,
Afin que son projet fût à l'ordre du jour.
Vainement s'agitait la sonnette.
« — De grâce,
Disait le président, restez à votre place.
On ne peut discuter de la sorte ; attendez,
J'inscris les orateurs. »
Un des plus décidés,
Le citoyen Laplace, un ancien capitaine,
Réclama la parole et, d'une voix hautaine,
Fit ce speach :
« — Mes enfants, de bons républicains
Devraient-ils se montrer turbulents et taquins ?
Je suis las de vous voir, pour un motif frivole,
Perdre ce capital qui trop vite s'envole,
Le temps !… Soyons enfin raisonnables. Corbleu !
Nous ne jabotions pas quand nous allions au feu
Sous l'Empereur… C'était l'époque du génie !
— Bah ! s'écria Boudet, dites de tyrannie. »
Laplace répliqua, l'œil brillant de fureur :
« — Voudrais-tu, par hasard, salir mon Empereur,
Blanc-bec de perruquier ?
— A l'ordre ! à l'ordre !» crie
L'assemblée en rumeur.
Le président supplie ;
Mais le garçon coiffeur et l'ardent vétéran
Tous deux par de gros mots vident leur différend.
On les a séparés… et l'orage s'apaise.
Le pauvre président peut respirer à l'aise.
Il reprend la parole :
« — Amis, vous m'affligez.
Par la division si nous sommes rongés ;
Si nous n'observons pas la règle du civisme,
C'en est fait à jamais du républicanisme.
Quoi ! ne pouvons-nous être assemblés quelquefois
Sans nous provoquer tous du geste et de la voix !
Soyons graves… soyons dignes de la patrie,
Et ne trahissons pas cette mère chérie
Qui nous a confié son espoir d'avenir.
Robespierre nous voit !… Il faut s'en souvenir.
— Bravo ! bravo !
-Merci. Reprenons les affaires.
Nous devons aujourd'hui, dans les rangs de nos frères,
Admettre un vrai héros, le vaillant Krisnowski,
Polonais qui servit sous Poniatowski.
— Bravo ! bravo !
— Depuis un mois il est en France.
Vous frémirez d'apprendre à combien de souffrance
Il fut soumis, après la prise de Praga ;
Fait prisonnier, conduit aux bords du Ladoga,
Roué de coups, réduit à tant de pénurie,
Que ses vœux appelaient l'affreuse Sibérie
Pour y mourir de froid… Mais il put s'échapper !
Nicolas est pourtant peu facile à tromper.
Bref, pour nous qui devrons combattre dans la rue
Cet officier me semble une bonne recrue.
— Excellente, corbleu ! dit Laplace.
— Bravo !
Répéta l'assemblée.
— Eh bien ! dit Duriveau,
Qu'il vienne, qu'il paraisse. A ce vieux camarade
Offrons tous le tribut d'une chaude accolade. »
L'idée est adoptée.
« — Il serait plus prudent
De réfléchir un peu, reprit le président.
Je juge Krisnowski digne d'être des nôtres ;
Mais généralement craignons les faux apôtres,
Et n'admettons personne avant qu'on ait juré
D'observer en tous points notre code sacré.
— Oui, oui ! vous poserez les questions vous-même,
Dit le docteur Forbain. Citoyens, anatbème
Sur celui qui viendrait à rompre ses serments,
A trahir le secret de nos engagements ! »
A ces mots, prononcés d'un accent énergique,
Se dressent les gourdins par un accord magique.
Et Caron a frémi ; la crainte d'un soupçon
Jusqu'au fond de ses os fait courir le frisson…
Chez le duc de Surville il se voit en pensée…
Ici dix mille francs, là l'échine cassée ;
D'une part la fortune, et de l'autre les coups.
Tous les républicains ont allongé leurs cous.
La porte s'est ouverte, et l'on voit la Pologne
Figurée en relief par une rouge trogne
Qu'une immense moustache abrite pour moitié.
Un chapeau que le temps n'a pas pris en pitié,
Un col noir des plus hauts, puis une redingote
Des plus courtes, ayant des guipures de crotte,
Un large pantalon, sorte de havre-sac
Où logent le briquet, la pipe et le tabac ;
Tel était le costume affreux— mais respectable
— Du pauvre Polonais. Il parut admirable ;
Chacun sur ses malheurs s'attendrit, on pressa
Ses deux mains, et Dieu sait les larmes qu'on versa
En- parlant des revers de la seconde France.
« — Citoyens, dit Gospur, j'ai la ferme espérance
Que nous réparerons le passé quelque jour,
Et notre sœur du Nord sera forte à son tour.
Alors le Nicolas, cet infâme autocrate,
Sentira ce que pèse un bras de démocrate.
Le tyran, par nos voix brusquement réveillé,
Voudra vainement fuir, sous ses trésors ployé :
Par lui nous donnerons une leçon au monde.
Mort à nos ennemis ! gloire à qui nous seconde ! »
Gospur avait jadis coupé les faits-Paris
Pour un journal ardent ; c'est là qu'il avait pris
Certains mots dont on peut tirer un bon usage,
Lorsqu'en un club on veut briller par son langage.
Il eut un grand succès. Par malheur, Bennotti
Des plis de son manteau soudain étant sorti,
Prit sa pose romaine et sa voix la plus forte
Pour s'écrier :
« — On fait des vœux d'étrange sorte !
On oublie, en parlant de la Pologne ainsi,
Que ma chère Italie est bien souffrante aussi.
Pays des Scipions, terre de Michel-Ange,
De ta vieille splendeur le Barbare se venge !
L'Italie est aux fers du lourd Autrichien…
Amis, vous le savez, et vous ne dites rien !
C'est par là que la France aura d'abord un rôle
A remplir.
— Der Teufel ! je vous trouve un peu drôle,
S'écria Rosencrantz, saxon aux cheveux roux.
Pourquoi vouloir ainsi qu'on commence par vous ?
Puisqu'il s'agit de fers, voyez la tyrannie
Qui pèse lourdement sur notre Germanie.
J'invoque pour les miens le secours des Français :
Chez nous comme en nos cœurs ils trouveront accès.
— Au loin votre Allemagne, et vive l'Italie !
— Au diable votre Rome, et vive ma patrie !
— Ça, dit le Polonais, vous êtes bons tous deux !
Mon pays avant tout ! »
Se prenant aux cheveux,
Les trois braves allaient poursuivre la dispute
Par les poings… Mais on put prévenir cette lutte.
Sauf un accroc léger que reçut Bennotti
Dans son manteau, le choc fut bien vite amorti.
Le président s'était couvert. Mais l'assemblée,
Que la crainte du bruit avait d'abord troublée,
Voulut continuer la séance. On vida
Trois litres de vin blanc, et puis on décida
Que l'on s'occuperait d'une grave matière :
De réorganiser la France tout entière.
La parole est donnée à Forbain.
« — Mes amis,
Soyons fermes et grands. C'est à nous qu'est remis
Le soin de préparer l'avenir de l'Europe.
Écoutez-moi, souffrez que je vous développe
Le plan qui m'est venu pendant les longues nuits
Où la pensée active allégeait mes ennuis.
La France est un pays neuf pour la république.
Il en a fait l'essai, mais l'essai fut unique ;
Un soldat confisqua nos jeunes libertés.
Revenons aux efforts que l'on avait tentés.
Montrons-nous aujourd'hui dignes fils de nos pères ;
Ils eurent la tempête : à nous les temps prospères.
Le fusil à la main, ils ont semé pour nous ;
La moisson a mûri… Peuples, qu'attendez-vous ?
Les rois s'en vont ! a dit une voix prophétique.
Sachons donc profiter de ce moment critique
Où chaque souverain, devant nous reculant,
Regarde avec effroi son trône chancelant.
Je le prédis : ce siècle, où l'homme s'associe,
Verra l'essor brillant de la démocratie.
— Très-bien ! très-bien !
— A nous le pouvoir, la splendeur.
Montrons en nous dressant quelle est notre grandeur.
— Très-bien ! »
Émotion. On tousse, on crache, on pleure.
« — A l'horloge du temps vient de sonner notre heure ;
Notre tour est venu. Plus de maîtres, de rois !
Meure le privilège ; à nous seuls tous les droits.
Le peuple aura cessé d'être comme un coupable
Qui doit s'humilier sous la main qui l'accable. »
A ces mots, les hourras éclatent en transports
Qui de leur profond somme eussent tiré les morts.
L'orateur profita de cet effet de drame
Pour ajouter bientôt :
« — Vous comprenez mon âme.
Merci, frères. Surtout, quand nous aurons repris
Notre rang et nos droits, connaissons-en le prix ;
Ne laissons plus venir de ces princes perfides
Qui criaient : «Gloire au peuple ! » et se faisant ses guides,
Nous apprêtaient des fers en nous tendant la main,
La veille nos amis, — tyrans le lendemain.
Je dis : « Tout pour nous seuls ! » Voyez, ici nous sommes
Trente au moins. Parmi nous on peut trouver des hommes,
Oui, des hommes d' État… J'ai moi-même arrangé
Un ministère, afin qu'en donnant son congé
A Philippe, on possède, en ce rude passage,
Une combinaison à la fois ferme et sage. »
Déployant un papier avec grand appareil,
L'orateur lut ceci :
« Président du Conseil :
« Capitaine Laplace, avec le portefeuille
« De la Guerre. »
« — Bravo ! dit chacun, on l'accueille ! »
— « Commerce : Desroziers. »
« — Eh quoi ! dit celui-ci,
— Attendez ; vous pourrez discuter tout ceci. »
« Intérieur : Forbain. Affaires Étrangères :
« Jacob. A tous emplois sont propres les libraires…
« Travaux publics : Caron. Aux Finances : Gospur. »
« S'il est peu financier, du moins il est très-pur
Comme républicain, et cela doit suffire.
C'est le premier brevet que le pays désire. »
« Instruction publique et Cultes… » « Sur ma foi !
Citoyens, vous n'eussiez pas mieux choisi que moi :
Je prends Jacques Vouzin, le grand maître d'étude.
Jamais de croire en Dieu Vouzin n'eut l'habitude ;
Ce sera fort joli quand notre fier clergé
Par ce ministre-là se verra dirigé. »
« Marine : Jean Lhermitte. » « Il servit à Marseille…»
« Aristide : Police. »
— « A merveille ! à merveille ! » —
« Justice : Sigismond Rétho, jeune avocat,
« Étudiant du moins… mais déjà plein d'éclat.
« Aux Beaux-Arts : Duriveau ; pour le Louvre : Bardoche. »
« Tel est mon plan : voyez si quelque chose y cloche.
Je le livre sans crainte à vos réflexions ;
Jugez-le, mais surtout jugez sans passions.»
Jean Crampon se leva, tout gonflé de colère,
Comme est représenté le lion populaire ;
Son visage bouffi, ses poings fermés, ses yeux
Étincelants, prouvaient un dépit furieux.
« — C'est donc ainsi, dit-il, que dans la république
La sainte égalité selon toi se pratique !
Tu prends tout pour les tiens, et tu te places, toi,
D'après ton bon plaisir, dans le premier emploi !
Je suis un ouvrier, un cambreur ; mais je jure
Qu'on ne me fera point avaler cette injure.
Je suis un prolétaire, et mes droits sont connus.
Aristos déguisés, respectez les bras-nus ! »
Cette interruption fit un effet terrible.
Mais Forbain, laissant voir un sourire impassible,
Répondit doucement :
« — Citoyen, c'est un tort
De s'emporter ainsi ; pourquoi crier si fort ?
Chacun a son avis, mais aucun ne commande.
Quant à l'ambition, oui la mienne est très-grande :
C'est de servir un jour mon pays ; qui de nous
N'en voudrait faire autant ?
— Nous le servirons tous !
S'écria l'assemblée.
— Et j'ajoute : personne
Plus que toi ne mérite une part large et bonne.
J'allais parler de toi, citoyen, tout exprès :
Ton futur ministère est celui du Progrès.
— J'accepte, dit Crampon, lui tendant sa main rude.
Vingt ans, dans l'atelier, j'ai poursuivi l'étude
Du travail, et je sais comment rendre meilleur,
Aux dépens des Crésus, le sort du travailleur.
Que j'arrive au pouvoir en tenant ma bannière,
Les vieilles questions sortiront de l'ornière ;
L'argent circulera ; le régime nouveau
Placera tous les fronts sous le même niveau.
Plus d'étages divers, d'esclaves ni de maîtres !
Nous n'engraisserons plus l'orgueil de quelques traîtres
Qui sur les ouvriers font tomber leur mépris.
Ayons de nos travaux le légitime prix.
Un code d'atelier protégera nos veilles…
Bannissons les frelons, nous serons les abeilles ! »
Vifs applaudissements. Crampon félicité
Par ses amis, revient au banc qu'il a quitté.
Le président alors prend ainsi la parole :
« — Ministres désignés, il faut qu'à tour de rôle
Vous exposiez vos plans, pour que nous sachions tous
Ce que notre avenir peut attendre de vous.
— Oui ! oui !
— Levez-vous donc, capitaine Laplace.
— Amis, dit le vieux brave, on me met face à face
Avec un tel devoir, que je refuserais
Si mon repos passait avant les intérêts
De ma chère patrie… O ma patrie ! ô France !
On aura vainement enchaîné ta vaillance.
Ainsi que le lion tu te réveilleras,
Et fière comme lui partout tu régneras.
Je veux, moi gouvernant, que notre jeune armée
Égale ses anciens en force et renommée ;
Je veux que pas un roi ne demeure debout.
Nous savons les chemins et nous irons partout.
Nos frontières du Rhin ! plus de traités de Vienne !
Et, propagande ou guerre, il faut, quoi qu'il advienne,
Dans l'univers entier promener nos drapeaux.
J'ai dit. »
Vous eussiez vu casquettes et chapeaux
S'agiter, tant fut grand l'effet de la harangue.
« — Satané capitaine ! il possède une langue !
Dit l'envieux Boudet tout bas à son voisin ;
Mais il s'inspire trop dans le jus de raisin. »
Forbain est appelé.
« — Citoyens, qu'ai-je à dire ?
Vous me connaissez bien, et vous pouvez prédire
Que si l'Intérieur un jour m'est confié,
Le peuple aura cessé d'être, sacrifié.
Nettoyer les bureaux, ces foyers de souillures,
Répartir entre vous places et préfectures,
Tel est mon premier soin ; en faveur des amis,
Je chasse sans pitié jusqu'aux plus vieux commis.
Qui servit les tyrans nous porterait ombrage.
La vertu ne veut point d'un impur alliage.
De plus, pour m'assurer de nos départements,
Et pour me procurer de bons renseignements,
J'ai dessein d'envoyer partout des émissaires
Que je décorerai du nom de Commissaires.
Ils auront le pouvoir militaire, civil,
Judiciaire même ; et d'un regard subtil
Liront au fond des cœurs les projets royalistes.
De suspects, de réacs ils m'enverront des listes.
Afin que par le luxe ils narguent nos tyrans,
Chacun d'eux recevra par jour quarante francs.
Quant à la Chambre, il faut qu'elle ait aussi sa rente :
Ce n'est pas, entre nous, matière indifférente.
Vous aurez tant souffert, hélas ! dans le passé…
Qu'un jour le dévoûment soit bien récompensé. »
Bravos multipliés. Bientôt à la tribune
Paraît maître Jacob. Sa figure est commune ;
Mais il porte en sa barbe, en son front, en ses yeux
Une assurance rare, un aplomb merveilleux.
Libraire démocrate, éditeur politique,
Il rêve de troquer son arrière-boutique
Contre un brillant hôtel aux somptueux salons,
Et d'avoir vingt laquais tout chargés de galons.
« — Mon programme, dit-il, est simple ; en une phrase
Je vous l'exposerai sans détour, sans emphase,
La France, si je puis avoir place au Conseil,
Reprendra dans l'Europe un éclat sans pareil.
Les questions par nous seront bientôt vidées,
Et nos ambassadeurs ce seront les idées.
— Caron, à toi. »
Caron se leva.
« — Je prétends
Mettre mon ministère à la hauteur du temps,
Dit-il ; car les Travaux sont comme une semence
D'où sort une moisson inépuisable, immense.
Chacun aura le droit de vivre par ses bras ;
Le riche a fait de nous autant de parias :
Mais il devra compter avec la multitude.
D'un salutaire effroi naît la sollicitude.
— Gospur, à toi. »
Gospur se leva.
« — Je dis, moi,
Qu'en finances il faut une nouvelle loi.
Délivrons de l'impôt le peuple qui succombe
Et traîne son fardeau jusqu'aux bords de la tombe.
Le pauvre seul gémit des charges de l'État :
Lui prendre ses deniers c'est presque un attentat.
Ce qu'on demande au pauvre il est sûr qu'on le vole.
Prélevons le budget sur un luxe frivole.
Les titres insolents de messieurs tels et tels,
Les laquais, les chevaux, les chiens et les hôtels,
Articles de budget !… Bientôt mes ordonnances
Métamorphoseront la face dès finances.
— Vouzin, à toi. »
Vouzin se leva, raide et sec,
Philosophe pétri de syntaxe et de grec.
« — L'entendement, dit-il, veut l'étude profonde.
L'instruction publique est l'école du monde.
Rien d'abstrait, mes amis, mais rien de général ;
Tout est concret. L'idée existe au principal ;
Mais nos conceptions toutes particulières
Se meuvent dans l'esprit de diverses manières.
Vous comprenez ? — Il n'est pas de sensation
Sans quelque volonté, sans quelque attention ;
Pas de volition ne venant d'une force
Causatrice. Autrement penser est une amorce.
La synthèse, et non pas l'analyse ! — Comment ?
Particularité veut dire entendement :
Or, nos conceptions offrent deux caractères,
Contingentes tantôt et tantôt nécessaires.
D'où je conclus qu'au jour où je gouvernerai,
Le savoir jouira d'un triomphe assuré. »
Le président bâillait.
« — Je passe à la Justice,
Dit-il. Parle, Rétho, pour que l'on t'investisse. »
Rétho pour haranguer ne se fit pas prier.
C'était un pleutre ayant le poil d'un sanglier,
L'œil fauve, le teint blême et le rictus d'un dogue,
Des taches à la peau, le nez camus, l'air rogue.
Chez lui tout affectait le carré : son habit,
Son gilet, son chapeau, son col et son débit.
Rétho prit carrément son sujet en ces termes :
« — Citoyens, le temps vient où de plus en plus fermes
Nous devrons dévouer tous nos soins au pays.
On me nomme ministre : eh bien ! moi, j'obéis.
Sous le poids du pouvoir grandira mon courage ;
Je ne pâlirai point aux éclairs de l'orage.
— Bravo ! très-bien !
— Il est dans mon département
Des abus odieux, mais qui soudainement
Disparaîtront ; qu'enfin le pauvre ait, dans son juge,
Non un rude censeur, mais un père, un refuge.
Assez d'infortunés peuplent les cabanons :
Le geôlier inscrira de plus illustres noms…
Vile aristocratie, ô marâtre coupable !
J'armerai contre toi ma Thémis implacable.
— Bravo ! très-bien ! »
Chacun félicite Rétho :
On a vu Bennotti trembler dans son manteau…
D'émotion, s'entend.
« — Aux Beaux-Arts, à cette heure,
Cria le président. Duriveau !
— Que je meure,
Murmura ce dernier, si je sais un seul mot
De discours. Mais parlons. Qui dit muet, dit sot.
Messieurs… Non, citoyens… Quand Diogène, à Rome…
Non, à Sparte plutôt… cherchait jadis un homme,
Et sa lanterne en main le cherchait vainement,
Il avait bien raison ce poëte !… Vraiment
Distinguer entre l'un et l'un, comme dit maître
Hugo, c'est difficile, il faut bien s'y connaître.
— Au fait ! au fait !
— Amis, nous avons bien le temps.
Ah ! de mes sentiments vous serez tous contents.
L'art est dans son essence une chose superbe ;
Mais nous serions réduits à chiquer tous de l'herbe,
Si le bourgeois commun, grossier, indifférent,
Toujours par ses écus tenait le premier rang.
L'art est peuple avant tout ; il est michelangesque,
Et du raphaélesque il s'élève au dantesque.
Chaque siècle a son goût ; le nôtre, par bonheur,
Est le plus beau de tous : nous avons la couleur.
En dépit de rapins et de bedeaux malingres,
Eugène Delacroix enfonce le père Ingres.
Delaroche… épicier ! A bas le noir Granet !
Vivent Diaz et Decamps !… Foin d'Horace Vernet !
Que je sois aux Beaux-Arts, l'affreuse Académie
— Ce corps putréfié, cette vieille momie
— Sera honteusement chassée, et ses tableaux
En expiation serviront de flambeaux ! »
Ce speach improvisé satisfit l'auditoire,
Et le jeune sculpteur en sortit à sa gloire.
« — A Duriveau je suis de cœur et d'âme uni,
Dit Bardoche.
— Très-bien ! »
L'examen est fini,
Quand le limonadier pénétrant dans la salle,
Le visage effaré :
« — Vite que l'on détale !
Par là sont des agents de police venus
Pour nous espionner ; si nous sommes connus,
Gare à nous ! le Parquet n'y va pas de main morte. »
A ces mots, il ouvrit une petite porte ;
Et chacun s'esquiva par un étroit couloir
Qui menait, loin de là, dans un passage noir.
Le lapin au terrier, le lièvre dans son gîte
Fuit moins diligemment sous la peur qui l'agite.
Pour attendre le jour où vaincrait leur drapeau,
Ces messieurs avaient soin de ménager leur peau.