Le Consentement

By Catulle Mendès

Written 1876-01-01 - 1876-01-01

Ahod fut un pasteur opulent dans la plaine.

Sa femme, un jour d'été, posant sa cruche pleine,

Se coucha sous un arbre au pays de Béthel,

Et, s'endormant, elle eut un songe, qui fut tel :

D'abord il lui sembla qu'elle sortait d'un rêve

Et qu'Ahod lui disait : « Femme, allons, qu'on se lève.

Aux marchands de Ségor, l'an dernier, j'ai vendu

Cent brebis, et le tiers du prix m'est encor dû.

Mais la distance est grande et ma vieillesse est lasse.

Qui pourrais-je envoyer à Ségor en ma place ?

Rare est un messager fidèle et diligent.

Vas, et réclame-leur trente sicles d'argent. »

Elle n'objecta point le désert, l'épouvante,

Les voleurs. « Vous parlez, maître, à votre servante. »

Et quand, montrant la droite, il eut dit : « C'est par là ! »

Elle prit un manteau de laine, et s'en alla.

Les sentiers étaient durs et si pointus de pierres

Qu'elle eut du sang aux pieds et des pleurs aux paupières.

Pourtant elle marcha tout le jour, et, le soir,

Elle marchait encor, sans entendre ni voir,

Quand tout à coup, de l'ombre, avec un cri farouche ;

Quelqu'un bondit, lui mit une main sur la bouche,

D'un geste forcené lui vola son manteau

Et s'enfuit, lui laissant dans la gorge un couteau !

A ce coup, le sursaut d'une transe mortelle

La réveilla.

L'époux se tenait devant elle.

« Aux marchands de Ségor, lui dit-il, j'ai vendu

Cent brebis, et le tiers du prix m'est encor dû.

Mais la distance est grande et ma vieillesse est lasse.

Qui pourrais-je envoyer à Ségor en ma place ?

Rare est un messager fidèle et diligent.

Vas, et réclame-leur trente sicles d'argent. »

La femme dit : « Le maître a parlé, je suis prête.

Elle appela ses fils, mit ses mains sur la tête

Du fier aîné, baisa le front du plus petit,

Et, prenant son manteau de laine, elle partit.