Le crapaud

By Ferdinand Dugué

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Ce matin, en suivant la route

Qui mène aux déserts où je vais

Avec la tristesse et le doute

M'isoler en ces jours mauvais,

J'ai rencontré le petit Pierre,

Un gamin des champs, bien rougeaud,

Qui levait une grosse pierre

Pour en assommer un crapaud.

Les cheveux, touffus sur la tête,

Retombaient jusque dans son cou

Et l'enfant avait la main prête

A lancer le pesant caillou,

Quand je dis : — Petit Pierre, écoute…

Il ne faut point faire le mal

Et j'arrive à temps sur la route

Pour sauver ce pauvre animal…

Vois donc… c'est une créature

Du Dieu qui fut ton père aussi :

C'est un crime contre nature

De se montrer cruel ainsi ;

La fleur même quand on la cueille

Souffre à l'égal d'un être humain

Et c'est du sang que chaque feuille

Comme un remords laisse à la main !

Ce crapaud est gluant, horrible,

Jaunâtre avec des reflets verts

Et ses gros yeux, comme une cible,

Sans mouvement, restent ouverts ;

Mais son ventre de peur tressaute…

Allons, sois indulgent un peu ;

Il est laid, mais non par sa faute

Et le vrai coupable, c'est Dieu !

Laisse-le vivre, va ! détache

Tes yeux de ce monstre ! sois bon

Et respecte jusqu'à la tache

Qu'il fait sur la création !…

— Et blotti dans sa touffe d'herbe

L'accusé, tout tremblant, tout plat,

Écoutait le discours superbe

Que débitait son avocat !…

Il doit mourir, dit petit Pierre,

Parce qu'il ressemble au Prussien

Qui dans la maison de mon père

En nous pillant ne laissa rien :

Il a le même œil hypocrite

Qu'avait le soldat assassin…

Voyez… et de sa peau maudite

S'échappe le même venin…

Aussi, que justice soit faite !…

Et le bloc tomba lourdement…

J'avais vite tourné la tête

Pour ne pas voir l'écrasement :

L'enfant s'en fut par la prairie

Sifflant une vieille chanson

Et poursuivant ma rêverie

Je pensai qu'il avait raison !…