Le crapaud

By Maurice Rollinat

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

O vivante et visqueuse extase

Accroupie au bord des marais,

Pèlerin morne de la vase,

Des vignes et des bruns guérets,

Paria, dont la vue inspire

De l'horreur aux pestiférés,

Crapaud, inconscient vampire

Des vaches sommeillant aux prés ;

Infime roi des culs-de-jatte

Écrasé par ta pesanteur,

Sombre forçat tirant la patte

Avec une affreuse lenteur,

A toi que Dieu semble maudire,

A toi, doux martyr des enfants,

Le cœur ému, je viens te dire

Que je te plains et te défends.

Ton pauvre corps, lorsque tu bouges,

Est inquiet et tourmenté,

Et ce qui sort de tes yeux rouges,

C'est une immense humilité.

Je t'aime, monstre épouvantable.

Que j'ai vu grimpant l'autre soir,

Avec un effort lamentable,

Dans l'épaisseur du buisson noir.

Loin de l'homme et de la vipère,

Loin de tout ce qui frappe et mord,

Je te souhaite un bon repaire,

Obscur et froid comme la mort.

Fuis vers une mare chargée

De brume opaque et de sommeil,

Et que n'auront jamais figée

Les yeux calcinants du soleil.

Qu'un ciel à teintes orageuses,

Toujours plein de morosité,

Sur tes landes marécageuses

Éternise l'humidité ;

Pour que toi, le rôdeur des flaques,

Tu puisses faire tes plongeons

Dans de délicieux cloaques

Frais, sous le fouillis vert des joncs.

Dans la grande paix sépulcrale

De la nuit qui tombe des cieux,

Lorsque le vent n'est plus qu'un râle

Dans les arbres silencieux,

Unis-toi sous la froide lune,

Qui t'enverra son regard blanc,

A la femelle molle et brune

Bavant de plaisir à ton flanc !

Dans les nénuphars, jamais traîtres,

Humez l'amour, l'amour béni,

Qui donne aux plus horribles êtres

Les ivresses de l'infini.

Et puis, chemine, lent touriste,

De la mare au creux du sapin,

En chuchotant ton cri plus triste

Que tous les mineurs de Chopin.

Rampe à l'aise, deviens superbe

De laideur grasse et de repos,

Dans la sécurité d'une herbe

Où ne vivront que des crapauds !

De l'hiver à la canicule

Puisses-tu savourer longtemps

L'ombre vague du crépuscule

Près des solitaires étangs !

Puisse ta vie être un long rêve

D'amour et de sérénité !

Sois la hideur ravie, et crève

De vieillesse ou de volupté !