Le cri d'alarme
By Fs. F.
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Né d'un perfide azur, un ténébreux orage
Soudain sur notre barque a déchaîné ses coups.
Plus d'étoile. oh ! comment échapper au naufrage ?
Plus de mât. c'en est fait ! — « Maître réveillez-vous…
Pitié, pitié ! tristes victimes,
Nous roulons au fond des abîmes.
« Seigneur, nous périssons ! sauvez-nous, sauvez-nous ! »
Oui, l'orage est affreux ; oui, la nuit est profonde.
D'un naufrage inouï l'univers est témoin…
Pour la France livrée aux caprices de l'onde,
D'un miracle du Ciel il serait grand besoin !
Implorons-le de sa clémence ;
Dieu seul, en ce péril immense,
Dieu seul peut dire au flot : «Tu n'iras pas plus loin ! »
Dans un piège attiré, notre généreux père
D'un rival implacable a subi le courroux.
Sans armes, sans amis, sans espoir, ô misère !
Il est là, mutilé !! « Maître, réveillez-vous ! »
Pitié ! pitié ! tristes victimes,
Nous roulons au fond des abîmes.
« Seigneur, nous périssons. Sauvez-nous, sauvez-nous ! »
Tel qu'un paralytique étendu sur sa couche
Supplie en vain ses fils autour de lui penchés,
Oui, le pays, en proie à l'ennemi farouche,
Pleure en vain devant nous ses lambeaux arrachés.
Du Ciel implorons la clémence.
Dieu seul, en ce péril immense,
Pourrait lui dire encor : « Levez-vous et marchez ! »
Aux flots insidieux d'une rive étrangère
Nos frères ont puisé défaillance et dégoûts.
Vidée à trop longs traits, la coupe mensongère
Va causer leur trépas. « Maître, réveillez-vous ! »
Pitié ! pitié ! tristes victimes,
Nous roulons au fond des abîmes…
Seigneur, nous périssons. Sauvez-nous, sauvez-nous ! »
Oui, notre lèvre impie a des pures ivresses
Trop longtemps oublié le salutaire émoi,
Et, tel qu'un vil lépreux s'agite en ses détresses,
Notre corps social chancelle en désarroi.
Du Ciel implorons la clémence ;
Dieu seul, en ce malheur immense,
Pourrait lui dire encor : « Lazare, lève-toi !… »
Lève-toi !… — Mais comment, naufragée et gisante,
Nef chérie, ô pays brisé dans tes fiertés,
Comment, ô ma patrie, hélas ! agonisante,
Pourriez-vous dans votre ombre aspirer aux clartés ? —
Témoins et victimes des choses,
Aux effets demandons leurs causes
Et du fond des erreurs montons aux vérités !
Refoulant dans nos seins les angoisses de l'heure,
Comme un fils, à l'aspect imprévu d'un cercueil,
A sa mère en danger tout à coup songe et pleure,
Tremblant pour son trésor de tendresse et d'orgueil ;
Fiers de son passé magnanime,
Rendons, au bord de son abîme,
Un hommage pieux à la patrie en deuil !
Ah ! si nous mesurions nos pleurs à ta souffrance,
Quels yeux plus que nos yeux devraient en contenir ?
Et, situ périssais, quel autre peuple, ô France !
Toi qui les guidais tous aux champs de l'avenir,
Quel autre, ô reine de l'histoire,
De quatorze siècles de gloire
Léguerait à ses fils l'auguste souvenir ?
Si tu disparaissais, si ton étoile heureuse
S’éteignait dans ton ciel tout à coup embrumé ;
Si, tout à coup, l'écho de ta voix généreuse
Cessait de retentir dans le monde alarmé,
Qui remplacerait ta lumière ?
Et quelle autre voix sur la terre
Irait porter l'espoir au cœur de l'opprimé ?
Sans toi, sans le bon goût que l'univers t'envie,
Qui soutiendrait l'éclat des travaux opulents ?
Sans toi, dans les beaux-arts, idéal de la vie,
Qui saurait susciter et sacrer les talents ?
Qui donc, pour rapprocher les mondes
A travers les monts ou les ondes,
De ton noble génie aurait les fiers élans ?
Personne ! et, cependant, de cette gloire ardue
Tu peux te repentir en voyant tant d'ingrats.
Tu fus trop magnanime, et cela t'a perdue.
Tant de bienfaits aussi ne se pardonnent pas !
Des sœurs qui te restent fidèles
Compte le nombre, et par les zèles
Interprète les vœux qu'elles formaient tout bas…
Une d'elles, surtout, au niveau de sa haine
Élevait sourdement son calcul infernal,
Et, comme tu marchais confiante et sereine,
Sondant le sol miné sous ton char triomphal,
Elle épiait l'heure insolente,
Qui devait dans sa main sanglante
Faire tomber enfin le sceptre impérial.
Et te voilà brisée !!! et des noirs précipices
Ta chute fait trembler les grands et longs échos,
Et voilà,-Dieu puissant, détournez ces calices ! —
Voilà que l'anarchie, aiguisant ses couteaux,
Veut, en des luttes fratricides,
Achever de ses mains livides
L'affreux déchirement de ta robe en lambeaux !
Dans nos cœurs désolés méditons ces images ;
Sans leçon, les regrets demeurent impuissants.
Si du monde la France a forcé les hommages,
C'est qu'elle fut jadis et lumière et bon sens.
Hélas ! s'il n'en est plus de même,
C'est que de système en système,
De ces dieux sans autel s'est retiré l'encens.
Chaque heure maintenant proclame sa maxime ;
Tout se dit, tout s'écrit, tout brave l'examen ;
Tout se peut, tout se voit, rien n'est vertu ni crime ;
Le forçat d'aujourd'hui se fait juge demain,
Et la plus cruelle ineptie,
S'appuyant de notre inertie,
Poursuit impunément son funeste chemin.
L'Utopie, aliment d'envieuses folies,
Dans la foule entretient les espoirs corrupteurs ;
Des doctrines sans Dieu, sans loi, de fiel remplies,
Brisent en les raillant tous les freins protecteurs.
Une théorie homicide,
Préconisant le régicide,
Recrute en plein soleil de sombres sectateurs ;
Et l'on s'étonne après, — dérision amère !—
De voir se déchaîner de sinistres essaims
Dont la hache brutale et le fusil sommaire,
Supprimant toute voix contraire à leurs desseins,
Osent,— trop fatale insolence, —
Prétendre, par la violence,
Imposer au pays un ramas d'assassins !
Amis, il n'est que temps. levons-nous ! — l'incendie,
Spectre hideux, sanglant, monte sur l'horizon ;
Pour comprimer l'essor de sa rage hardie,
Marchons armés de foi, de cœur et de raison.
Voyez ! déjà de porche en porche,
Secouant son horrible torche,
Le fléau niveleur envahit la maison !
Déjà, semant partout la ruine et les larmes,
Le torrent en grondant se déborde et s'étend.
Français, plus de partis ! jetons le cri d'alarmes !!!
L'hydre au front des beffrois en hurlant se suspend…
Voyez !… du fond des ses ténèbres,
Ivre et dardant ses dards funèbres,
Sur nous, rouge et fangeux, s'élance le serpent !
Ce serpent, de ses plis soudain serrant l'étreinte,
Siffle, s'enfle… il s'attaque à l'autel, au foyer.
Pères, défendons-nous ! Autour de l'arche sainte,
Chrétiens, au bon combat courons nous essayer !
A la famille, au sanctuaire,
Chacun doit son bras, sa prière ;
C'est la dette du cœur et de l'âme à payer.
Mais, cette noble dette une fois acquittée,
Le chrétien ne croit pas avoir atteint le but :
Dès qu'elle est abattue, à la main irritée
Il tend sa main en frère ; il parle de salut,
Et parfois une étreinte, heureuse
De son étreinte généreuse,
Répond,—de repentir augure et doux tribut.
Oui, tel sera le prix d'un ferme et tendre zèle.
Combattons l'anarchie avec la liberté ;
Au sceptique opposons notre raison fidèle ;
Au malheureux aigri, disons fraternité,
Et de la divine lumière
Nous relèverons la bannière,
A ce cri trois fois saint : espoir, foi, charité !
Oh ! que chacun apporte une voix, une obole ;
Qu'au doux concert du bien tous brûlent d'être admis ;
Que le pinceau, le luth, la plume, la parole,
Que la science et l'art, s'honorant d'être amis,
De purs rayons sèment leur voie,
Heureux d'arracher quelque proie
Aux poisons que l'enfer sur la France a vomis.
C'est ainsi que l'esprit, les mœurs, l'âme attendrie,
A leurs divines fins rappelant tes enfants,
Tu pourras de tes maux, ô ma mère ! ô patrie !
Oublier les douleurs dans nos bras réchauffants,
Et que tu redevras, ô France !
Un autre avenir d'espérance
Au cœur régénéré de tes fils triomphants.