Le Cuisinier

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Bismarck a dit : Pour les réduire,

Tous ces Parisiens que j'eus

En haine, il faut les laisser cuire

Jusqu'au bon moment, dans leur jus.

En attendant qu'il nous perfore,

Notre ennemi pille Varin,

Joue, emprunte sa métaphore

A l'art de Brillat-Savarin,

Se fait blanc comme une avalanche,

Et même, d'un air ingénu,

Décore de la toque blanche

Son crâne, ce blanc rocher nu.

Donc il se fait, d'un cœur tranquille,

Cuisinier. Oui. Pas de mot vain.

Il est cuisinier, — comme Achille !

Et, comme ce boucher divin,

S'il le peut, guerrier magnanime,

Jetant loin de lui son manteau,

Dans la gorge de la victime

Il enfoncera le couteau.

Il veut, ce nouveau Péliade

Choisi pour forger les destins,

Que les chants de son Iliade

Soient coupés de larges festins !

Lorsque sera venu le terme

Déjà fixé, la hache au flanc,

Il portera d'une main ferme

Le vase où doit tomber le sang.

Il veut, comme on faisait en Grèce,

Brûlant sous le ciel radieux

Les entrailles avec la graisse,

En offrir la fumée aux Dieux ;

Il veut, lui soldat qu'on redoute,

Cuirassier, général en chef,

Savoir quel goût, quand on les goûte,

Ont les vrais Parisiens ; — bref,

Il veut — c'est le désir en somme

Dont il fut toujours démangé

Dire un jour de nous, le pauvre homme :

Ils étaient bons, j'en ai mangé !