Le curé et le mort

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

Un mort s'en alloit tristement

S'emparer de son dernier gîte ;

Un curé s'en alloit gaiement

Enterrer ce mort au plus vite.

Notre défunt étoit en carrosse porté,

Bien et dûment empaqueté,

Et vêtu d'une robe, hélas ! qu'on nomme bière,

Robe d'hiver, robe d'été,

Que les morts ne dépouillent guère.

Le pasteur étoit à côté,

Et récitoit, à l'ordinaire,

Maintes dévotes oraisons,

Et des psaumes et des leçons,

Et des versets et des répons :

Monsieur le mort, laissez-nous faire,

On vous en donnera de toutes les façons ;

Il ne s'agit que du salaire.

Messire Jean Chouart couvoit des yeux son mort,

Comme si l'on eût dû lui ravir ce trésor ;

Et des regards sembloit lui dire :

Monsieur le mort, j'aurai de vous

Tant en argent, et tant en cire,

Et tant en autres menus coûts.

Il fondoit là-dessus l'achat d'une feuillette

Du meilleur vin des environs :

Certaine nièce assez propette

Et sa chambrière Pâquette

Devoient avoir des cotillons.

Sur cette agréable pensée

Un heurt survient : adieu le char.

Voilà messire Jean Chouart

Qui du choc de son mort a la tête cassée :

Le paroissien en plomb entraîne son pasteur ;

Notre curé suit son seigneur ;

Tous deux s'en vont de compagnie.

Proprement toute notre vie

Est le curé Chouart qui sur son mort comptait,

Et la fable du Pot au lait.