Le cygne

By Jean Lorrain

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Le cygne est divin, son bec rose

Cache un baiser de Jupiter.

L'Amour fit la métamorphose,

La source a subjugué l'éclair.

Sur l'eau transparente et moirée,

Qu'il fend de son corps radieux,

Léda, de terreur enivrée,

Se livre, obéissante aux dieux.

Son bec est sur sa gorge nue ;

Son col, entre ses bras rampant,

Comme un baiser qui s'insinue,

A des souplesses de serpent.

Le fantôme ébloui d'Hélène,

Que vient d'engendrer sur les flots

Le souffle ardent de leur haleine,

Effleure en planant leurs yeux clos ;

Et, d'Argus voilant la prunelle,

Le bois sacré sur leur rougeur

Répand son ombre solennelle

Et l'ombre du bois sa fraîcheur

Sur les amours du cygne antique

La source a coulé trois mille ans,

Usant la marche du portique

Où Léda baignait ses pieds blancs ;

Et depuis trois mille ans sans ride,

Dans le miroir du flot glacé,

Le beau corps de la Tyndaride

Resplendit, au cygne enlacé.