Le dangereux désir

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1902-01-01 - 1905-01-01

Viens ce soir sur la berge où rampent les eaux riches

De reflets isolés plus rouges que du sang ;

La Seine a des profils sinistres de péniches

Et tout l'air des bas-fonds d'un Londres menaçant.

Je te tiens au poignet, mal vêtue et perverse,

Blonde, blonde !… et britannique terriblement…

N'imagines-tu pas, dans ce vent plein d'averse,

Qu'il pourrait arriver un sombre événement ?

N'attends-tu pas de moi quelque mauvaise absence

Où le geste brutal qui tourmente mon poing

Me jettera sur toi, pâle de jouissance,

Pour t’assommer à coup de caillou dans un coin ?

Qui sait si tel sursaut d'origines douteuses

Ne me fait pas un sang de garce ou d'assassin,

Ce soir, devant ce fleuve et dans cet air malsain

Où gronde la couleur des usines fumeuses ?

Pourquoi m'avoir parlé si longtemps de ton mal

Poétique et pervers de riche détraquée,

Sans voir quelle prunelle obscure d'animal,

Brillait, dans la douceur de mes cils embusqués ?…

— Ah laisse-moi ! Va-t-en ! Je me retournerai

Contre toi tout à coup, les yeux noirs d'anarchie,

Pour te frapper, pour t'écraser ce cœur doré

En face du malheur éternel de la vie !..

A quoi bon tout cela, puisque la vie est autre ?

Il vaudra toujours mieux n'avoir rien dit ni fait.

Ma colère subite et profonde d'apôtre,

Je l'oublierai, je la renierai, s'il te plaît.

Voici l'ombre odorante et la douceur des choses ;

Je retombe dans les coussins dont j'ai médit.

Ah ! sombrer dans la joie et rouler dans les roses,

Et ne plus rien savoir que le bonheur du lit !

Penche-toi sur mes yeux où le regard trépasse.

Où te veut tout un long désir de velours noir.

Je m'abandonne et m'affaiblis, je me sens lasse

Contre tes seins vivants et tièdes dans le soir.

Que, lentes, la richesse et la douceur de vivre

Nous balancent au fond d'un suprême hamac

Et que notre âme en nous repose comme un lac

Jusqu'à l'heure aux yeux durs de se prendre et d'être ivres.

— Comment me souviendrais-je encore du sanglot

Rauque et du cauchemar plein d'averse des berges,

Lorsque baignent tes bras, tes hanches, tes seins vierges,

Dans cette étoffe bleue et douce comme une eau ?

A genoux devant toi, toute blancheur, j'abjure

Les ténèbres qui nourrissaient mon rêve amer :

Je ne veux plus porter en moi comme blessure

Que le génie ardent et profond de la chair !