Le défilé de l'empire

By Eugène Pottier

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

Cloches et canons… c'est fête !

Un brouillard couvre Paris.

Des ombres, musique en tête,

S'estompent sur ce fond gris.

Quel long cortège fossile,

Invalides et vieillards,

C'est l'Empire qui défile,

Défile dans les brouillards !

Vieille et pieuse réclame !

Le vieux monde officiel

Dans la vieille Notre-Dame

Va rende grâce au vieux ciel.

Décembre a sauvé Basile,

Vautour échappe aux pillards…

Va, vieil Empire, défile,

Défile dans les brouillards !

Les gros bonnets de l'armée,

Chasseurs de bonnes maisons,

Piaffent, la tête emplumée,

Aux gages des trahisons.

Dieu ! que la guerre civile

A galonné ces Bayards !

Va, vieil Empire, défile,

Défile dans les brouillards !

Place à la magistrature !

Ces vieux jugeurs à faux poids

Font tenir la dictature

Dans le caoutchouc des lois.

Chez nous la toge servile

Cède aux armes des Césars.

Va, vieil Empire, défile,

Défile dans les brouillards !

Viennent les Académies,

Routines au col brodé.

Par ces vieilles ennemies

Tout génie est lapidé.

On châtre en leur vieux concile

Sciences, lettres, beaux-arts.

Va, vieil Empire, défile,

Défile dans les brouillards !

Voici la honteuse plaie,

La Banque et ses rois puissants,

Ces gens de fausse monnaie

Que l'on nomme commerçants.

Leur peau d'eunuque distille

Le vert-de-gris des vieux liards.

Va, vieil Empire, défile,

Défile dans les brouillards !

Le clergé remplit l'église.

Là, sous les cieux obscurcis,

Rome à prix d'or canonise

Les coups d'État réussis.

On vend au tigre, au reptile,

Des Te Deum nasillards.

Va, vieil Empire, défile,

Défile dans les brouillards !

Mais la science émancipe

La jeunesse au teint vermeil.

L'épais brouillard se dissipe

Devant un jeune soleil.

Et la vieillesse imbécile,

En de pompeux corbillards,

Avec l'Empire défile

Et file avec les brouillards !