Le déguisement

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

L'airain neuf fois a frappé l'heure :

Loin d'une indiscrète demeure,

Échappons-nous, seuls et sans bruit ;

Usant d'une innocente adresse,

Prends les voiles de la vieillesse

Pour tromper l'œil qui nous poursuit :

Telle on voit une main fidèle

Couvrir du chaume protecteur

La timide et pâle fraîcheur

De la tige aimable et nouvelle.

Défends à ces cheveux flottants

De trahir nos métamorphoses,

Et que l'hiver dise au printemps

De cacher ses lis et ses roses.

Retiens le tendre empressement

De ton pas qui se précipite,

Et chemine aussi lentement

Que ton ami quand il te quitte.

Sachons un moment contenir

Ce feu d'amour qui nous dévore :

Un moment, un moment encore,

Et l'imposture va finir.

Les baisers de la jeune Aurore

Ont vieilli l'amant qu'elle adore,

Et les miens vont te rajeunir.

Mais, à cette enivrante image,

Ton bras encor plus tendrement

Presse le mien : un doux nuage

S'abaisse sur ton œil charmant ;

Déjà ton âme s'abandonne

Au bonheur que tu dois goûter ;

Et l'antique voile s'étonne

De sentir un cœur palpiter.