Le déjeuner

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

Mes chers amis, certes, je fais grand cas

Du sage auteur de la Gastronomie ;

Mais j'avoûrai que le meilleur repas

Est un repas auprès de son amie ;

Et c'est le seul dont il ne parle pas !

Un peu friand, je sers à ma manière

Le dieu joufflu du joyeux La Reynière.

Chapon doré ! succulente perdrix !

Dindonneau tendre, au brillant coloris !

Mets enchanteurs, que l'odorat dévore !

Vous manger seul a sans doute son prix ;

Mangés à deux, vous valez mieux encore.

Je prise fort tout plaisir clandestin.

Or, vous saurez qu'il est de par le monde

Jeune beauté qui n'est brune ni blonde,

Dont les cheveux d'un séduisant châtain

Vont se jouant sur le plus blanc salin.

Si vous voyez nymphe aimable et lutine

Au doux regard, au sourire malin,

O mes amis ! vous direz : C'est Florine.

Dans ma retraite elle doit, ce matin,

Venir s'asseoir à mon humble festin.

Durant la nuit, cette image riante

Préoccupait mon âme impatiente.

Avant que l'aube eût coloré les cieux,

Le froid sommeil avait fui de mes yeux,

Et j'accusais l'horloge vigilante

De s'endormir dans sa marche trop lente.

Du déjeuner commençons les apprêts.

D'un rien l'amour fait une grande affaire.

Plaçons ici le fruit qu'elle préfère.

Que ces rideaux, complaisants et discrets,

D'un jour douteux protègent nos secrets.

Notre couvert, de la gauche à la droite,

A lui tout seul remplit la table étroite :

Tant mieux ! mes pieds, comme au hasard placés,

Seront aux siens mollement enlacés.

Mais tout est prêt : un poète sait être

Tout à la fois et serviteur et maître ;

Sans nul valet, il n'est point asservi

A bien payer pour être mal servi.

Quel bruit charmant vient frapper mon oreille ?

On a frappé… C'est elle ! heureux moment)

Elle paraît aux yeux de son amant

Plus belle encor qu'elle n'était la veille.

Par un baiser savouré lentement,

J'ai salué mon aimable convive.

Le cœur lui bat : inquiète et craintive,

Elle tremblait qu'un regard curieux

N'eût épié ses pas mystérieux ;

Je la rassure. Elle entre : je détache

Le nœud jaloux du chapeau qui la cache.

Vingt mots confus et jamais achevés

Sont sur sa bouche au passage enlevés…

Je vois Florine, et je ne vois plus qu'elle !

Sans le vouloir on peut, en pareil cas,

Pour la convive oublier le repas :

Malignement elle me le rappelle ;

Tandis qu'Amour, souriant à l'écart,

Du doux festin jure d'avoir sa part.

Certain auteur qu'à bon droit on renomme,

Qui de la table a chanté les appas,

Du déjeuner rimerait tous les plats ;

Mais un amant n'est point un gastronome.

Le temps s'enfuit : d'un regard amoureux,

J'ose implorer un moment plus heureux…

Elle dit non, d'une voix faible et douce ;

Son œil m'attire, et sa main me repousse.

De ses refus s'augmente mon ardeur.

Belle d'amour, plus belle de candeur,

Presque à regret à mes vœux elle cède,

Et ses transports sont voilés de pudeur.

Mais aux transports le calme enfin succède.

Il faut passer du silence aux discours :

Des voluptés nécessaire intermède,

Un peu d'esprit vient à notre secours ;

Un peu d'esprit ne nuit point aux amours

Florine alors m'ordonne avec tendresse

De célébrer l'amour et son ivresse :

« Y penses-tu ? lui dis-je, moi, rimer !

Auprès de toi je ne sais rien qu'aimer.

A tes genoux j'ai déposé ma lyre.

Rêves de gloire ont des charmes pour nous ;

Mais, je le sens, délire pour délire,

Rêves d'amour sont encor les plus doux. »

Je vois bientôt ses jolis doigts de rose

Éparpiller et mes vers et ma prose.

Qu'avec plaisir mon aimable lutin, *

Bouleversant mon grec et mon latin,

Parvient enfin au tiroir solitaire

Où ses billets vont se réfugier !

Elle aperçoit celui que le premier

Sa main traça loin des yeux de sa mère.

Elle sourit voyant de ses cheveux

Enveloppés dans la même romance

Oui l'accusait de son indifférence,

Et soupirait mes timides aveux !

J'entends sonner l'heure qui la rappelle.

Elle va fuir… mon bonheur avec elle !

« Demeure encor… — Je ne puis ; il est tard !… »

Un long baiser, le baiser du départ,

Vient m'embraser de son humide flamme.

D'un pas furtif elle sort sans témoin ;

Elle s'éloigne, elle emporte mon âme,

Et mon adieu la suit encor de loin.

Je rentre, et, seul avec ma rêverie,

Des voluptés dont mon cœur s'enivra

Je me retrace une image chérie…

En soupirant je dis : « Elle était là ! »