Le départ
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Le soleil descendait sous les Vosges lointaines,
Et ses reflets mourants, de rougeurs incertaines,
Doraient le grand Strasbourg,
Quand la locomotive à l'haleine de flamme
M'entraîna bruyamment, triste et la mort dans l'âme,
Loin du dernier faubourg.
De son Dôme, pourtant, la gigantesque flèche,
Comme un léviathan qui se dresse, et qui lèche
Le pâle azur des cieux,
M'apparaissait encore au fond du crépuscule,
Spectre qui vous poursuit, et, plus on s'en recule,
Plus il grandit aux yeux !
Puis, de sa pointe aiguë à ses larges assises,
L'impassible colosse aux formes indécises
Se fondit lentement ;
Il n'en resta bientôt qu'un point noir dans l'espace ;
Puis il s'évanouit, comme un rêve qui passe,
Au fond du firmament !
Les Vosges, au couchant, dessinaient leurs arêtes,
Et les vieux burgs perchés sur leurs massives crêtes,
Dans le pâle reflet ;
Et ma vue y restait sans relâche attirée,
Comme au dernier lambeau de la chère contrée
D'où le sort m'exilait !
Tout à coup, la machine, en sa course puissante,
Atteignit les vieux monts, s'engouffra, rugissante,
Sous le sombre tunnel ;
Ainsi donc, la sentence était bien consommée !
Je quittais sans retour la terre bien-aimée…
Adieu morne, éternel !
Et des regrets, alors, je vidai le calice ;
Mes souvenirs lointains, doux et triste délice,
M'étaient tous revenus ;
Et j'évoquais en moi ma cité chère et sainte,
Les grands cœurs qui battaient dans sa vaillante enceinte
Et que j'avais connus !
Tout un monde enfoui d'images, de pensées,
De l'abîme des temps me remontaient, pressées,
Comme pour me navrer :
Instants doux ou cruels, jours de paix ou d'alarmes !
Et je bénis la nuit qui dérobait mes larmes ;
Du moins, je pus pleurer !
Puis, le train s'arrêta : j'étais à la frontière.
La frontière ! à ce mot, mon âme tout entière
Frémit et se troubla,
Car ce lieu fut jadis en plein cœur de la France.
Ainsi, sa plaie horrible, ô mortelle souffrance !
Toute vive, était là !
Et je crus voir l'image en deuil de la patrie ;
Redemandant sa chair, son Alsace meurtrie :
Vœux, hélas ! superflus !
Ainsi Rachel pleurait ses fils dans la vallée ;
Elle ne voulait pas en être consolée,
Parce qu'ils n'étaient plus !
Nous, du moins, qui restons aux bras de notre mère,
En plaignant ses douleurs, plaignons l'angoisse amère
De son enfant volé !
Sachons bien qu'elle n'a pas un fils plus fidèle,
Pas un qui se soit vu, jamais, séparé d'elle
D'un cœur plus désolé !
Oui ! nous avons perdu de bons et nobles frères,
Qui nous ont plus aimés dans nos destins contraires,
Bien loin de nous trahir !
Oui ! dans nos rangs, Français ! il s'est fait un grand vide !
Serrons-nous donc : la Mort cherche d'un œil avide
Par où nous envahir !
Que fait-on, quand s'en va le fils de la famille ?
Quand il a disparu derrière la charmille,
Au plus prochain détour,
Près du foyer désert, alors, on se rassemble ;
En se prenant les mains longtemps on pleure ensemble ;
Puis, on songe au retour !