Le dernier cadeau
Written 1877-01-01 - 1877-01-01
Lorsque je serai mort, mignonne,
Je ne veux pas être enterré,
Car ma chair ne serait pas bonne
Pour engraisser l'herbe d'un pré.
J'ai trop pleuré.
Tu t'en iras chez les orfèvres,
Portant dans un coin de ton drap
Ma mâchoire, mon nez, mes lèvres,
Mes yeux que ta main séchera,
Et cætera.
Tu diras : « Voici l'héritage
Que m'a laissé mon cher amant.
Las ! il n'avait pas davantage,
Mais tout cela vaut bien vraiment
Un diamant. »
Et comme leurs bouches épaisses
Riront de nous et de ce troc,
Tu mépriseras ces espèces,
Et tu laisseras là leur stock
D'objets en toc.
Mais tu feras de tes mains prestes
Avec quelques fils de laiton,
Des bijoux taillés dans mes restes
Pour ton doigt, ton oreille, et ton
Rose téton.
Mes lèvres rouges comme braise.
En cercle dur s'arrondissant,
Autour de ton doigt qui les baise
Formeront un éblouissant
Anneau de sang.
A tes oreilles délicates
Mes yeux jaunes scintilleront
Ainsi que de claires agates,
Et de tout près contempleront
Ton beau col rond.
Mes dents, collier de perles fines,
Aimant tes seins, iront entre eux
Juste au milieu des deux collines,
Ainsi qu'un ruisselet pierreux
Dans un val creux.
Mais au lieu de la croix chrétienne,
Comme un rubis plein de soleil
Tu pendras au bout de leur chaîne
Mon nez que mes pleurs au réveil
Ont fait vermeil.
Et, parée ainsi qu'une idole,
Prenant pour avirons mes bras
Et ma carcasse pour gondole,
Aussi loin que tu le pourras
Tu vogueras,
Remontant, à la découverte
De nos anciens paradis,
Le fleuve où, noyés sous l'eau verte.
Flottent nos amours de jadis.
Deprofundis !