Le derviche

By Victor Hugo

Written 1829-01-01 - 1829-01-01

Un jour Ali passait : les têtes les plus hautes

Se courbaient au niveau des pieds de ses arnautes.

Tout le peuple disait : Allah !

Un derviche soudain, cassé par l'âge aride,

Fendit la foule, prit son cheval par la bride,

Et voici comme il lui parla :

" Ali-Tépéléni, lumière des lumières,

Qui sièges au divan sur les marches premières,

Dont le grand nom toujours grandit,

Écoute-moi, vizir de ces guerriers sans nombre,

Ombre du padischah qui de Dieu même est l'ombre,

Tu n'es qu'un chien et qu'un maudit !

" Un flambeau du sépulcre à ton insu t'éclaire.

Comme un vase trop plein tu répands ta colère

Sur tout un peuple frémissant ;

Tu brilles sur leurs fronts comme une faux dans l'herbe,

Et tu fais un ciment à ton palais superbe

De leurs os broyés dans leur sang.

" Mais ton jour vient. Il faut, dans Janina qui tombe,

Que sous tes pas enfin croule et s'ouvre ta tombe !

Dieu te garde un carcan de fer

Sous l'arbre du seglin chargé d'âmes impies

Qui sur ses rameaux noirs frissonnent accroupies,

Dans la nuit du septième enfer !

" Ton âme fuira nue ! au livre de tes crimes

Un démon te lira les noms de tes victimes ;

Tu les verras autour de toi,

Ces spectres, teints du sang qui n'est plus dans leurs veines,

Se presser, plus nombreux que les paroles vaines

Que balbutiera ton effroi !

" Ceci t'arrivera, sans que ta forteresse

Ou ta flotte te puisse aider, dans ta détresse,

De sa rame ou de son canon ;

Quand même Ali-Pacha, comme le juif immonde,

Pour tromper l'ange noir qui l'attend hors du monde,

En mourant changerait de nom ! "

Ali sous sa pelisse avait un cimeterre,

Un tromblon tout chargé, s'ouvrant comme un cratère,

Trois longs pistolets, un poignard :

Il écouta le prêtre et lui laissa tout dire,

Pencha son front rêveur, puis avec un sourire

Donna sa pelisse au vieillard.