Le derviche et le ruisseau

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Un ruisseau, frais enfant d’une source cachée,

Promenait sur les fleurs son humide cristal ;

L’herbe au pied du miroir n’était jamais penchée :

Il y versait la vie à flot toujours égal.

Harmonieux passant, son mobile murmure

Enchantait la Nature ;

Un doux frémissement, quand de ses molles eaux

Il mouillait les roseaux,

Avertissait au loin quelque nymphe altérée

Qu’un filet d’eau roulait sous les saules tremblants ;

Et la bergère, au soir, dans la glace épurée

Venait baigner ses pieds brûlants.

Un derviche dormeur, au fond de sa cellule,

Oubliant que sa soif y puise du secours,

Las d’entendre le bruit de l’onde qui circule,

Pour prier ou dormir, veut en briser le cours.

Mais du ruisseau la pente est à jamais tracée ;

De la rive, où sa voix s’élève cadencée,

Rien ne peut détourner son tendre attachement.

Le dévot s’en irrite, il gronde, et lourdement

Au milieu du cristal jette une pierre énorme,

Criant : « Silence enfin ! Il est temps que je dorme ! »

Innocemment rebelle, arrêtée en courant,

L’onde à son tour s’offense, et vive, peu dormeuse,

Elle se change en cascade écumeuse,

Qui semble menacer de devenir torrent.

Le derviche effrayé se recule, s’agite,

Étourdi du fracas que lui-même a causé ;

Pour ses rêves pieux il cherche un autre gîte,

Regrettant son jardin sans fatigue arrosé.

Accablé de chaleur il s’assied sur la route ;

De son front irrité l’eau tombe goutte à goutte :

« Maudit ruisseau ! dit-il, me résister ! frémir !

Murmurer quand je parle ! ah ! je sais des entraves

Qui rendront avant peu tes libertés esclaves ! »

Et, rafraîchi d’espoir, il se met à dormir.

Mais, tandis qu’à plein cœur le derviche sommeille,

L’oiseau dans le buisson, la vigilante abeille,

Le vent qui fait tourner la feuille du bouleau,

Tout imite une voix soufflant à son oreille :

« Dormez en paix, mon père, et laissez couler l’eau. »