Le désir

By Jeanne Loiseau

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Le Désir éternel, monstre blême aux yeux caves,

Dit à mon pauvre cœur :

« Tu te crois libre et fort ; tous les dieux, tu les braves…

Mais je suis ton vainqueur.

« C'est moi seul que tu sers. Pour moi tu te soulèves

A chaque battement.

Je te trompe à toute heure et transforme tes rêves

En un affreux tourment.

« J'éloigne pas à pas le bonheur qui te tente,

Et qui fuit sans recours.

Je fais se consumer en une vaine attente

Tes ans déjà si courts.

« Je corromps tes plaisirs, j'empoisonne ta joie,

Moi, le vrai Tentateur.

Tu m'adores pourtant, vil esclave, ma proie,

Lassé d'un Créateur.

« Si tu me renversais du trône inaccessible

Où les destins m'ont mis,

La Douleur et la Mort et le Temps invincible

Te deviendraient soumis.

« Mais je n'ai rencontré, parmi la multitude

Des aveugles mortels,

Qu'un seul audacieux dont la fière attitude

Menaçât mes autels.

« Celui-là posséda tous les biens que sur terre

J'inventai pour appâts :

Les trésors, le pouvoir, l'amour plein de mystère

Ont fleuri sous ses pas.

« Pourtant, détournant d'eux sa face auguste et triste,

Bouddha, l'homme divin,

Sut que par la folie humaine je subsiste

Et que mon culte est vain.

« Il voulut arrêter l'éternelle hécatombe

Où se plaît ma fureur ;

Toute vie est à moi, seule avec moi la tombe

Rivalise d'horreur.

« Il voulut arracher de ma griffe sanglante

L'adolescent joyeux,

L'homme fait, le vieillard à la tête branlante,

Que j'enivre le mieux.

« Il dit : « Mort au Désir !… Tout désir est un leurre.

« Sans cesse inapaisé,

« L'homme attend l'avenir, ou se retourne et pleure

« Ce qu'il a méprisé.

« Celui qui dans son sein éteindra l'âpre flamme

« Vivra semblable aux dieux,

« N'ayant jamais ni vœux ni regrets dans son âme,

« Ni larmes dans ses yeux. »

« Ainsi parlait Bouddha, le seigneur doux et sage ;

Et depuis ce moment

Plus d'un astre rapide a marqué son passage

Au fond du firmament ;

« Plus d'un dieu s'est levé, pour la pensée humaine,

Dont le trône est tombé.

Moi seul, moi l'Éternel, qui la dompte et la mène,

Je n'ai pas succombé.

« Car je suis le Désir, qui tue et renouvelle,

Père de tout effort :

Sous mon fouet hurle et court l'humanité rebelle…

Je l'entraîne à la mort. »