Le diable de papefiguière

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

Maître François dit que Papimanie

Est un pays où les gens sont heureux ;

Le vrai dormir ne fut fait que pour eux :

Nous n’en avons ici que la copie.

Et, par saint Jean ! si Dieu me prête vie,

Je le verrai ce pays où l’on dort !

On y fait plus : on n’y fait nulle chose ;

C’est un emploi que je recherche encor.

Ajoutez-y quelque petite dose

D’amour honnête, et puis me voilà fort.

Tout au rebours, il est une province

Où les gens sont haïs, maudits de Dieu :

On les connoît à leur visage mince ;

Le long dormir est exclus de ce lieu.

Partant, lecteurs, si quelqu’un se présente

À vos regards, ayant face riante,

Couleur vermeille, et visage replet,

Taille non pas de quelque mingrelet,

Dire pourrez, sans que l’on vous condamne :

Cettui me semble, à le voir, Papimane.

« Si, d’autre part, celui que vous verrez

N’a l’œil riant, le corps rond, le teint frais,

Sans hésiter, qualifiez cet homme

Papefiguier. Papefigue se nomme

L’île et province, où les gens autrefois

Firent la figue au portrait du saint-père.

Punis en sont : rien chez eux ne prospère.

Ainsi nous l’a conté maître François.

L’île fut lors donnée en apanage

À Lucifer ; c’est sa maison des champs.

On voit courir par tout cet héritage

Ses commensaux, rudes à pauvres gens,

Peuple ayant queue, ayant cornes et griffes,

Si maints tableaux ne sont point apocryphes.

Avint un jour qu’un de ces beaux messieurs

Vit un manant rusé, des plus trompeurs,

Verser un champ, dans l’île dessusdite.

Bien paroissoit la terre être maudite,

Car le manant avec peine et sueur

La retournoit, et faisoit son labeur.

Survient un diable, à titre de seigneur ;

Ce diable étoit des gens de l’Évangile,

Simple, ignorant, à tromper très-facile,

Bon gentilhomme, et qui, dans son courroux,

N’avoit encor tonné que sur les choux ;

Plus ne savoit apporter de dommage.

« Vilain, dit-il, vaquer à nul ouvrage

N’est mon talent ; je suis un diable issu

De noble race, et qui n’a jamais su

Se tourmenter ainsi que font les autres.

Tu sais, vilain, que tous ces champs sont nôtres ?

Ils sont à nous, dévolus par l’édit

Qui mit jadis cette île en interdit.

Vous y vivez dessous notre police :

Partant, vilain, je puis avec justice

M’attribuer tout le fruit de ce champ ;

Mais je suis bon, et veux que dans un an

Nous partagions sans noise et sans querelle.

Quel grain veux-tu répandre dans ces lieux ? »

Le manant dit : « Monseigneur, pour le mieux,

Je crois qu’il faut les couvrir de touselle,

Car c’est un grain qui vient fort aisément.

— Je ne connois ce grain-là nullement,

Dit le lutin. Comment dis-tu ?… Touselle ?…

Mémoire n’ai d’aucun grain qui s’appelle

De cette sorte : or, emplis-en ce lieu :

Touselle, soit ! touselle, de par Dieu !

J’en suis content. Fais donc vite, et travaille ;

Manant, travaille ; et travaille, vilain :

Travailler est le fait de la canaille.

Ne t’attends pas que je t’aide un seul brin,

Ni que par moi ton labeur se consomme :

Je t’ai jà dit que j’étois gentilhomme,

Né pour chômer, et pour ne rien savoir.

Voici comment ira notre partage :

Deux lots seront, dont l’un, c’est à savoir

Ce qui hors terre et dessus l’héritage

Aura poussé, demeurera pour toi ;

L’autre dans terre est réservé pour moi. »

L’août arrivé, la touselle est sciée,

Et tout d’un temps sa racine arrachée,

Pour satisfaire au lot du diableteau.

Il y croyoit la semence attachée,

Et que l’épi, non plus que le tuyau,

N’étoit qu’une herbe inutile et séchée.

Le laboureur vous la serra très-bien.

L’autre, au marché, porta son chaume vendre.

On le hua, pas un n’en offrit rien :

Le pauvre diable étoit prêt à se pendre.

Il s’en alla chez son copartageant :

Le drôle avoit la touselle vendue,

Pour le plus sûr, en gerbe, et non battue,

Ne manquant pas de bien cacher l’argent.

Bien le cacha, le diable en fut la dupe.

« Coquin, dit-il, tu m’as joué d’un tour ;

C’est ton métier : je.suis diable de cour,

Qui, comme vous, à tromper ne m’occupe.

Quel grain veux-tu semer pour l’an prochain ? »

Le manant dit : « Je crois qu’au lieu de grain,

Planter me faut ou navets ou carottes :

Vous en aurez, monseigneur, pleines hottes,

Si mieux n’aimez raves dans la saison.

— Raves, navets, carottes, tout est bon,

Dit le lutin : mon lot sera hors terre ;

Le tien dedans. Je ne veux point de guerre

Avec que toi, si tu ne m’y contrains.

Je vais tenter quelques jeunes nonnains. »

L’auteur ne dit ce que firent les nonnes.

Le temps venu de recueillir encor,

Le manant prend raves belles et bonnes ;

Feuilles sans plus tombent, pour tout trésor,

Au diableteau, qui, l’épaule chargée,

Court au marché. Grande fut la risée ;

Chacun lui dit son mot cette fois-là :

« Monsieur le diable, où croît cette denrée ?

Où mettrez-vous ce qu’on en donnera ? »

Plein de courroux, et vide de pécune,

Léger d’argent, et chargé de rancune,

Il va trouver le manant, qui rioit

Avec sa femme, et se solacioit.

Ah ! par la mort ! par lé sang ! par la tête !

Dit le démon, il la paiera, parbleu !

« Vous voici donc, Phlipot, la bonne bête !

Çà, çà, galons-le en enfant de bon lieu.

Mais il vaut mieux remettre la partie ;

J’ai sur les bras une dame jolie

À qui je dois faire franchir le pas :

Elle le veut, et puis ne le veut pas.

L’époux n’aura dedans la confrérie

Sitôt un pied, qu’à vous je reviendrai,

Maître Phlipot, et tant vous galerai,

Que ne jouerez ces tours, de votre vie.

À coups de griffe, il faut que nous voyions

Lequel aura de nous deux belle amie,

Et jouira du fruit de ces sillons.

Prendre pourrais d’autorité suprême

Touselle et grain, champ et rave, enfin tout,

Mais je les veux avoir par le bon bout.

N’espérez plus user de stratagème.

Dans huit jours d’hui, je suis à vous, Phlipot ;

Et touchez là : ceci sera mon arme. »

Le villageois, étourdi du vacarme,

Au farfadet ne put répondre un mot.

Perrette en rit ; c’étoit sa ménagère ;

Bonne galande en toutes les façons,

Et qui sut plus que garder les moutons,

Tant qu’elle fut en âge de bergère.

Elle lui dit : « Phlipot, ne pleure point ;

Je veux d’ici renvoyer de tout point

Ce diableteau : c’est un jeune novice

Qui n’a rien vu ; je t’en tirerai hors :

Mon petit doigt saurait plus de malice,

Si je voulois, que n’en sait tout son corps. »

Le jour venu, Phlipot, qui n’étoit brave,

Se va cacher, non point dans une cave ;

Trop bien va-t-il se plonger tout entier

Dans un profond et large bénitier.

Aucun démon n’eût su par où le prendre,

Tant fût subtil ; car d’étole, dit-on,

Il s’affubla le chef pour s’en défendre,

S’étant plongé dans l’eau jusqu’au menton.

Or le laissons, il n’en viendra pas faute.

Tout le clergé chante autour, à voix haute :

VADE RETRO. Perrette cependant

Est au logis, le lutin attendant.

Le lutin vient. Perrette échevelée

Sort, et se plaint de Phlipot, en criant :

« Ah ! le bourreau ! le traître ! le méchant !

Il m’a perdue ! il m’a toute affolée !

Au nom de Dieu, monseigneur, sauvez-vous !

À coups de griffe, il m’a dit en courroux

Qu’il se devoit contre Votre Excellence

Battre tantôt, et battre à toute outrance.

Pour s’éprouver, le perfide m’a fait

Cette balafre. » A ces mots, au follet,

Elle fait voir… Et quoi ? Chose terrible.

Le diable en eut une peur tant horrible,

Qu’il se signa, pensa presque tomber :

Onc n’avoit vu, ne lu, n’ouï conter,

Que coups de griffe eussent semblable forme.

Bref, aussitôt qu’il aperçut l’énorme

Solution de continuité,

Il demeura si fort épouvanté,

Qu’il prit la fuite, et laissa là Perrette.

Tous les voisins chômèrent la défaite

De ce démon : le clergé ne fut pas

Des plus tardifs à prendre part au cas.