Le dieu de la porcelaine

By Louis Bouilhet

Written 1859-01-01 - 1859-01-01

Il est, en Chine, un petit dieu bizarre,

Dieu sans pagode ; et qu'on appelle Pu ;

J'ai pris son nom dans un livre assez rare

Qui le dit frais, souriant et trapu ;

Il a son peuple au long des poteries ;

Et règne en paix sur ces magots poupins

Qui vont cueillant des pivoines fleuries

Aux buissons bleus des paysages peints ;

Il vient, à l'heure où commencent les sommes,

Quand, sous leurs toits, les vivants sont couchés,

Pour réjouir tous les petits bonshommes

Que le vernis tient au vase attachés.

De l'un à l'autre, il va chanter ses gammes,

Flaire, en passant, le carmin des bouquets,

Ou parle bas avec de belles dames

Qu'on voit sourire à leurs gros perroquets.

Et si, dès l'aube, une maîtresse active

Jette à ses pots son regard empressé,

Elle voit bien, tant la couleur est vive,

Que le dieu Pu dans l'armoire a passé.

— Petit dieu Pu, dieu de la porcelaine,

J'ai, sur ma table, afin d'être joyeux

Lorsque décembre a neigé dans la plaine,

Un pot de Chine, aux dessins merveilleux :

Dans un verger, causent des femmes graves,

Et, sur son banc fait de roseaux tressés,

Un mandarin tend l'oreille à deux braves

Qui sont debout, depuis sept ans passés.

Pousse ma porte, en tes courses nocturnes ;

Crains-tu, chez moi, quelque outrage odieux ?

J'ai l'ongle long des lettrés taciturnes,

Et mon chat blanc ne mange pas les dieux.

Poule à tes pieds, et, s'il te plaît, écrase

Mes plats d'argile et mes grès rabougris ;

Mais de tout choc garde, aux flancs de mon vase,

La glu d'émail où le soleil s'est pris.

Sur les oiseaux passe tes mains savantes,

Lisse la barbe aux magots rondelets,

Songe au matou, veille aux doigts des servantes,

Rends souple et fin le crin dur des balais.

Et, l'œil tourné vers Pe-Tche-Li la sainte,

Je te promets de boire à ta santé,

Sous les rayons de ma lanterne peinte,

Un peu d'eau chaude, avec beaucoup de thé.