Le dieu poignardé
Written 1925-01-01 - 1925-01-01
Au soleil de midi, le grand jardin désert
Restait fermé, comme un secret mystique et vert ;
Il baignait tout entier dans les froids aromates
Des grands lauriers touffus, des ifs et des cyprès…
Toujours il y régnait, dans l'ombre obscure et mate
Des rameaux enlacés où le bruit s'étouffait,
Comme un mortel ennui. Sous les pins et les hêtres
Et les bouleaux d'argent, on trouvait quelquefois
La résignation des arbres aux troncs droits…
Un jardin solitaire, un grand jardin sans maître,
Où les oiseaux n'entonnent plus d'alleluïa.
Où rien ne bouge, où le printemps ne fleurit pas,
Où l'on n'aperçoit plus l'envol blanc des nuées,
Où le vent, en frôlant les feuilles remuées,
Ne dit plus rien au cœur… Un jardin déserté
Où lés fontaines ont désappris de chanter…
C'est là que s'écoulait, sans désirs et sans rêves,
Le temps… l'été… Mais, dans ce silence profond,
Tout passait lentement, même l'heure si brève.
Comment dire la paix sans fin, sans but, sans nom,
ha morne paix des lieux que la vie abandonne
Et puis un jour, dans tout ce calme monotone,
Quelque chose passa… Qu'était-ce ?… Je ne sais…
Était-ce simplement, dans l'air trop immobile,
Un rayon de soleil qui tremble et qui vacille ?
Dans le jardin stagnant, un parfum qui dansait ?
Ou le vol vrombissant, qui ronfle et se boursoufle
En durs chocs secs, d'un bourdon fourré de velours ?
Était-ce un chant, était-ce un bruissement, un souffle,
Qui venait déplacer cette tiédeur du jour ?
Je ne sais !… Mais la vie elle-même est entrée
Comme une bulle d'air remonte brusquement
A la surface opaque et morte d'un étang !
Et j'entends sa voix ignorée
Mais pourtant reconnue… elle émeut jusqu'aux os
Mon être entier et le recrée !
Son appel, glissant sur les eaux,
Tinte un instant… s'éteint… puis après une pause,
Et plein de la douceur d'une main qui se pose,
Vient me détourner à jamais
De cette ombre mortelle, et des longues allées
Où déjà ma jeunesse était presque en allée
Dans un demi-sommeil distrait…
Est-elle très proche, ou lointaine,
Cette voix dont l'écho m'a fait trembler le cœur ?
Est-elle auprès de la fontaine ?
Par delà les tilleuls en fleur ?…
Je veux l'atteindre !… et, dans la divine journée,
Je vais, me semble-t-il, tramer ma destinée
De ce bonheur continuel
Que je découvre enfin dans tout ce qui m'entoure !…
J'étends les bras comme en un geste de bravoure,
Pour saisir le rêve éternel !
Et je m'élance à ta poursuite !
Je veux t'avoir rejoint avant qu'il fasse nuit !
Tu dis le mot qui ressuscite,
Je vais où ta voix me conduit !
Le chemin que tu suis, c'est l'herbe non foulée,
Presque à l'écart… la route oblique… et la vallée…
Dans le jardin, que j'ignorais,
Tu me contrains, pour mieux y trouver ton image,
A découvrir aussi l'émouvant paysage
Dont la caresse est un bienfait !
Je vais dans la lumière blonde…
Et de beaux espaliers étirent lentement
Aux murs, leur paresse féconde ;
Le ciel sourit innocemment
Plein de douceur, et, dans sa coupe recourbée,
Un seul nuage éternise sa retombée…
Ta voix encore a retenti !
Là… Sur ma tête… en plein azur !… Elle s'efface…
Et je lève les yeux et je cherche ta trace
Au vol souple des ramiers gris…
Ah ! laisse-moi donc te rejoindre !
Je t'entends… et je crois te voir… là… tournoyer…
Dans l'autre allée où vont se joindre
Les grands arceaux de buis taillés
Du sentier que j'ai pris.., Par leurs courbes _jumelles
J'aperçois par instants la pointe de ton aile,
La grâce de ton bras parfait…
Et tout 'à coup, comme un voile qui se déchire,
Je reçois le rayon de ton calme sourire
Sans voir la forme de tes traits !
La bouche frémissante, ouverte,
Le cœur ne battant plus que par grands coups profonds,
Je suis ta trace découverte !
Et comme un joyeux gonfalon
Qui s'enflerait en s'éployant un jour de fête,
Au grand soleil, sous la brise qui le soufflète,
Ainsi ma tunique de lin,
Dans le vent de ma course impétueuse, claque,
M'enveloppe de ses tourbillons, et se plaque
Contre mes genoux et mes seins !
Enfin !… c'est toi !… Presque immobile,
Mais tout vibrant encor comme un arc trop tendu,
Tu n'as posé ton corps agile
Que sur l'orteil rigide et nu
D'un de tes pieds divins ; et de tout ton visage
Tu sembles au repos prolonger le sillage
Que traçaient dans l'air te cheveux !
Par le geste entraînant que fait ta main levée
Veux-tu hâter ton vol, ou bien mon arrivée ?
Est-ce un appel ?… est-te un adieu ?…
Ah ! ne repars pas encor !… Reste !…
Tu vois… j'accours… Repose un instant ta beauté
Et détends tes ailes célestes !
J'approche d'un pas exalté
Qui s'entrave soudain… J'approche… mais je tremble…
Ton rire impérieux et vaincu tout ensemble
Résonne guttural et court…
J'ai tendu les deux bras et tes bras me répondent…
Dans le grave bonheur recueilli qui m'inonde
J'étreins en silence l'amour…
Nous sommes seuls tous deux sur la haute terrasse
Où viennent aboutir tous les sentiers ombreux.
Devant nous le jardin s'étage et s'entrelace,
Pavé de brique rose, ourlé d'ifs ténébreux
Dont les arceaux égaux, limitant les allées,
Laissent voir, à nos pieds, la tranquille vallée.
Dressant sa double vasque, où devaient chatoyer
Autrefois ses multiples jets d'eau, la fontaine
Semble attendre la vie, immobile et sereine ;
Au marbre de ses bords nous sommes appuyés,
Parmi les jeux mouvants du soleil et de l'ombre.
Et dans un demi-cercle, impénétrable et sombre,
De très anciens cyprès semblent s'être arrêtés,
Pour ériger comme des orgues magnifiques
Leurs troncs vibrants, dont les colonnes cylindriques
N'ont besoin que du vent pour se mettre à chanter !
Et là, dans l'allégresse heureuse
Et la splendeur du jour d'été,
Au bord de l'eau silencieuse
Qui reflète un ciel de clarté,
J'ai vraiment un instant vécu l'immense rêve…
Nous nous enlaçons, les yeux clos…
Et la douceur inexprimable
De ce long baiser nous accable,
Nous enveloppe de repos !
C'est le bonheur, que le charme de l'heure achève…
Et quand nos yeux se sont rouverts,
Pour témoigner et voir paraître
Le désir dont tremblait notre être,
Sur nos visages découverts,
Un dieu nous souriait au bord de la fontaine…
Et dans mes bras, semblable à lui
Tu te dressais, Toi ! Toi, simple homme
Plus divin que lui, puisqu'en somme
Il conquiert, mais toi, tu séduis !…
Si ta caresse émeut c'est qu'elle est plus humaine…
Tu n'as pas son rêve en tes yeux
Et ta bouche rouge est cruelle ;
Tu ne possèdes pas ses ailes,
Mais tes tares captivent mieux
Que sa douceur et sa beauté bien trop parfaites !…
Savais-tu que je t'adorais
Quand j'ai tendu vers toi mon âme ?
Et savais-tu qu'un cœur de femme
Peut être ingénu et secret
Alors qu'il s'offre de lui-même à la conquête ?
Savais-tu que je t'aimais tant
Quand tu venais brûler ma bouche
Sans que tes lèvres ne me touchent
Par ton grand souffle haletant ?…
Et le dieu déployait ses ailes sur nos têtes
Quand mes doigts dans tes cheveux blonds
Sentaient sourdre un charme fluide,
Qui noyait mon corps trop aride
Comme un torrent furieux rompt
Les glaces et le gel d'un hiver trop précoce !
As-tu compris, à l'insuccès
De ton ardente tentative,
Que dans cette joie excessive
Ta présence nie suffisait ?…
Et le dieu dans la majesté du sacerdoce
S'est approché de toi, de nous…
Il tenait dans sa main la torche
Dont la flamme bat comme un pouls
Qui brûle la chair et l'écorche !
Ah ! qu'il embrase enfin l'autel qu'il e choisi
Je le vois s'avancer sans crainte ….
Mais… que vas-tu faire ?… Qu'as-tu ?…
Tu dégages ton bras, tes rires se sont tus…
Sans vouloir écouter ma plainte
Tu bondis sur le dieu d'un élan, sans merci
Tu repousses nies mains tremblantes,
Où claire, voltigeait déjà
La lumière sanctifiante…
Le vent de ton geste l'abat !
… Et le dieu poignardé, sur le rebord de marbre,
Gisait inanimé…
Toi, tu t'enfuyais sous les arbres
Mon bien-aimé…
Sans t'être retourné tu poursuivais ta course !
Tu voulais ignorer la source
Que teignait largement, à grands flots généreux,
Le sang pourpre d'un dieu !
Tu ne voulais pas voir, sur la vasque mouillée
Ce beau corps mutilé, ni ce bras étendu
Comme un essor interrompu,
Ni le détail navrant de ces ailes souillées…
Il baignait à moitié
Dans l'eau, son genou replié ;
Ses yeux déjà brouillés
S'alourdissaient du poids des cheveux déliés
Dans sa chair mise à vif, ouverte et torturée
Tremblait encor
Le manche d'or
De ton arme, que tu n'avais pas retirée
Pourquoi l'as-tu frappé ? Il t'avait obéi
Par ta voix il avait dispersé le silence
Du jardin recueilli,
Où vos traits confondus dans une incandescence,
Avaient remplacé le soleil !
Pourquoi l'avoir plongé dans un autre sommeil
Dont tu n'es plus le maître
Et dont il ne pourra jamais vraiment renaître ?
Pourquoi l'as-tu frappé ?… Quel mal t'avait-il fait ?
Pourquoi l'envoyais-tu, le divin sagittaire,
Sur le chemin que je suivais ?
Pourquoi troubler mon cœur résigné à se taire
Ma chair sans désirs et qui s'ignorait…
Pourquoi, le but atteint, m'avoir abandonnée ?…
Pourquoi chercher à prendre aux rets
Une proie innocente et dont la destinée
Ne t'intéressait pas ?
Et pourquoi, par quelle prudence,
As-tu craint le combat ?…
Ne valait-il pas mieux affronter la souffrance,
Et lutter de nos mains pour éteindre ce feu,
Pour l'étouffer entre nous deux -
Ne sachant plus nous-mêmes
Ce que nous combattions,
Ivres de sacrifice !… Oui ! dans l'horreur suprême
D'un amour en rébellion
Dressés l'un contre l'autre
Parmi l'ardeur du soir d'été
Il nous fallait, cabrant notre effort indompté,
Nous disputer la torche en feu, et faire nôtre,
De nos jarrets tendus à nos fronts ruisselants,
Par nos poings calcinés, par notre chair qui suinte,Par nos poings calcinés, par notre chair qui suinte,
Par nos reculs, par nos élans,
Cet holocauste‒ offert, puis détruit et fumant,
Mais dont nous porterions, et magnifiquement,
L'empreinte ! Ah ! c'est par passion
Qu'on est fort, qu'on est grand ! ce n'est pas par raison !
Mais c'est. toi qui tremblas devant moi, ta victime !
Car le poids merveilleux des dépouilles opimes
Sembla trop lourd à tes épaules sans fierté
Et ta chétive humanité
Fut prise d'épouvante
Quand tu vis mon cœur effréné,
Que ta voix avait déchaîné,
Resplendir sur ma face en tendresse haletante !…
…Alors, tu t'es enfui… par crainte d'un amour
Dont tu n'avais pas vu jusqu'alors l'étendue !…
Et j'ai crié ton nom, comme on crie au secours,
Mais sans espoir d'être entendue !…
Puis après j'ai pleuré, pleuré jusqu'à mourir…
Et dans l'humilité sans bornes
De cette immense douleur morne,
J'ai de nouveau tendu mon âme, et, pour l'offrir,
J'ai dit : Prends-la ! prends-la, par pitié, cette épave
Que le flot de ses pleurs va venir submerger !…
…J'ai tendu mes poignets vers le joug des entraves
Que tu refusais de forger…
Et j'ai laissé tomber la loque pathétique
De mon corps
Inutile, torturé, frémissant encor,
Pendant que tu fuyais sous le double portique
Que font la jeunesse et l'espoir…
… Tu m'as abandonnée aux tristesses du soir
Tout écroulée et défaillante sur les dalles…
La malheureuse, ainsi qu'un animal blessé
Achevant de mourir gémit par intervalles,
Profère encor des cris qui semblent la glacer
Elle-même d'horreur, se tord dans une angoisse
Où l'univers entier lui paraît englouti…
Elle voudrait trouver, dans l'ombre que l'air froisse,
Une réponse, un faible écho, un démenti,
Même une insulte, ah ! tout ! plutôt que le silence
Devant lequel on tombe, étreint par l'impuissance
De ses propres sanglots sur tant de vacuité,
Anéanti, sans forces pour se lamenter…
Elle est lasse et vaincue, et, sans l'appui solide
Qu'offre à son misérable corps le sol pavé,
Elle disparaîtrait, semble-t-il, dans le vide
Qu'a creusé devant elle un rêve inachevé…
Mais voici que bientôt dans cette solitude,
Paraît une ombre obscure… Elle vient lentement,
Presque comme à regret… Toute son attitude
N'est faite que d'un geste ému, compatissant
Et d'extrême douceur. C'est la Nuit qui se penche
En écartant son voile, et pour mieux regarder,
La femme à demi-morte et le dieu poignardé…
Puis, après un instant, sur ces deux formes blanches,
Elle exhale en un chant son immense pitié
« Endormez-vous tous deux et tâchez d'oublier
Ce que je peux tenir de sublime épouvante…
Je vais, en m'avançant, laisser auprès de vous
Mes filles… Une à une, ou très brève ou très lente,
Chaque heure passera… Leur chant sera si doux
Que vous croirez en songe, ouïr la cantilène
Des arbres et de l'onde, et du ciel et du vent…
Car je voudrais, ô femme ! écarter toute haine,
Toute animosité, de ton cœur pantelant !
Et je voudrais aussi que ton mal te rachète,
Que l'imploration de ta bouche muette
S'anime et se transforme en hymne de clarté,
Saluant l'aube d'or d'un dernier jour d'été !…
Mes filles danseront pour tenter de distraire,
Par la diversité de leur grâce légère,
Ton obsédant tourment ; elles viendront calmer,
Par leurs jeux, le chagrin dont ton âme est trop pleine…
… Quant à toi, dieu puissant ! leurs doigts et leur haleine
Scelleront à jamais tes yeux déjà fermés !…
Puis la nuit s'éloigna, laissant comme un sillage
Traîner le voile gris, l'écharpe de nuages,
De son front incliné… On ne vit plus ses traits,
Mais l'écho de ses pas fit sortir des bosquets
Et des lauriers touffus où l'ombre s'accumule,
Ses suivantes, les trois heures du crépuscule
La première chanta : « Nous sommes les trois sœurs
Qui procédons aux soins des lentes funérailles…
Que tout s'endorme en d'inexprimables douceurs
Où se dissolvent et défaillent
Le mal, la cruauté, l'amertume des cœurs
Et le désir des représailles »…
Ensuite la deuxième, à voix basse, leur dit
« Regardez se faner, ainsi qu'une anémone,
Le ciel exténué d'avoir trop resplendi..,
Il va passer du rose au jaune,
Plus émouvant que dans sa gloire de midi
De tout l'éclat qui l'abandonne »…
C'est la troisième, enfin, dont la chanson s'entend
« Pour finir d'embaumer la mort de la lumière,
Entourons-la, mes sœurs, d'un linceul transparent,
Et que les cèdres centenaires
Fassent fumer encore un peu de leur encens
Autour de sa. beauté trop claire…
Nous verserons ensuite, en guise du santal
Et du benjoin, de la sandaraque et du sable,
Dont on fait d'habitude un enduit sépulcral,
Toutes les cendres impalpables
Du soleil consumé… Puis, sur notre signal,
Viendront les heures dissemblables ! »
Sa voix s'est alanguie, elle chante tout bas,
Et le dernier reflet du crépuscule cède
A l'ombre envahissante où l'on perçoit déjà
Comme l'accord initial d'un intermède,
Quelques pas…
C'est la première heure
De la nuit close ; et l'éclat
De sa voix dans la gamme mineure
Traverse le grand silence ensommeillé
‒ Et l'augmente pourtant… comme un chevrier
Contribue à la paix pastorale
En soufflant dans ses pipeaux
Par courts intervalles
Inégaux.
« Je te berce
Pauvre femme en pleurs !
Mon chant reprend à la tierce
Le râle de ton dieu ; de ce heurt
J'ai fait mon rythme défaillant et robuste
Mais malgré tout mon art, malgré ma voix juste,
Je ne pourrai moduler que faux
Suivant la ligne imprécise
De tes longs sanglots
Qui se brisent ! »…
Puis la deuxième heure a passé ;
Elle dit : « Je vais te tisser
Un manteau soyeux de silence,
Mais d'une telle résistance,
Qu'il pourra protéger ton cœur…
Allons ! venez vite mes sœurs !
Donnez-moi ma haute quenouille
Prise dans un champ de maïs !
Pour ne pas que mon fil s'embrouille
Tout en restant plus blanc qu'un lys,
Je le fais d'un rayon de lune
Mêlé de deux brins d'ombre brune !
Tous les grillons sont mes rouets
Et je vais tramer le silence
Avec les fuseaux des cyprès !
Venez, mes chères sœurs qui dansent
Au son du rébec et du luth !
Venez pendant que je travaille !
Que vos jeux n'aient pas d'autre but
Que de compter tout bas mes mailles ! »
Et dans le grand jardin des formes ont glissé…
Elles vont lentement auprès de leur aînée,
Ces heures, dont les pas finiront par tracer
Autour des deux corps étendus, une .traînée
De calme renaissant, de paix et de repos…
Elles se grouperont, aux pieds de la fileuse,
Et chacune, afin que l'étoffe précieuse
Soit terminée à temps, ni plus tard, ni trop tôt,
Se dispose à compter les fils de lune et d'ombre.
L'heure lente et trouble vient là…
Et parmi les roses sans nombre
Elle prend les pétales sombres
Des rosiers pourpres de Damas,
Et sa danse éparpillera
Le sang de leurs soixante gouttes,
Où la douleur semble dissoute,
Sur son peplum de chanvre roux,
Avant que de s'affaisser toute
Pour sangloter à deux genoux…
Une heure aux pas légers et doux
Monte, en suivant sans une pause
Tous les détours, parmi les buis,
Des escaliers de brique rose…
Sur le chemin qu'elle poursuit
Soixante fois leur ombre pose
Sa rayure oblique où s'enfuit
La grâce svelte des balustres…
Puis une autre heure passe, et frustre
La fontaine de tout son lustre
Elle compte, avant son adieu,
Un long rosaire tout en feu
De soixante grains lumineux
Faits avec des reflets d'étoiles,
Qu'elle a, de ses doigts écartés,
Cueillis sur les eaux… Et la toile
Des fileuses d'éternité
En prend un peu plus de clarté…
Avant qu'elle ait baissé son voile
Pour effacer son souvenir
Une dernière sœur s'approche ;
Dans un rire où les pleurs sont proches
« Voudrais-tu, dit-elle, endormir
Par tes jeux puérils, la peine ?…
Mes jeux alors sont bien plus beaux !
Tu prends des reflets aux fontaines,
Moi, j'en fais naître dans leurs eaux
Tu veux distraire la souffrance
De cette femme et de son dieu,
Tu verras que je 'ferai mieux
En la provoquant plus intense !
C'est elle qui doit me servir
A réveiller enfin ces forces endormies !…
Oui ! je prendrai tous tes soupirs,
Pauvre femme, en mes mains amies,
Tous tes sanglots !… et de ces larmes du passé
Je t'apprendrai, j'en suis bien sûre, à composer
L'hymne libérateur et le chant de victoire,
Dont tu perçois déjà le rythme péremptoire
Malgré le lourd sommeil qui t'a fermé les yeux !
Ah ! viens ! mets-toi debout pour souffrir sans rancunes !
Fais naître de la vie avec ton infortune,
Transforme par l'effort, en récits merveilleux,
Les souvenirs qui t'importunent !…
On peut voir un reflet des cieux
Quand la pluie a passé sur la face des choses
Après l'orage furieux…
Les jets d'eau font jaillir leurs roses
Dont la grâce en tombant, s'emmêle et se poursuit,
Se noue et se dénoue, et renforce le bruit
De la, caresse harmonieuse qui tourmente
Les charmilles, autour des vasques débordantes !
Là-haut, un fastueux vanneur donne l'essor
A travers l'emblavure, à des rêves agrestes,
En venant sur ta tête achever son grand geste
Et cribler d'un seul coup toutes les graines d'or
D'une immense moisson céleste !
Maintenant, regarde ton dieu !
Nous l'avons, en passant, rendu plus redoutable
Que les amours victorieux ;
Il est plus grand qu'eux tous… Il n'est plus leur semblable
Nous détachons le pitoyable
Masque humain, qui t'empêchait de voir sa beauté
Par une trop fallacieuse ressemblance,
Mais qui cachait la défaillance
De son éternelle et divine cécité !
Ah ! malgré ton cœur qui proteste
Et veut cacher le poids de ton secret trop lourd,
Le dort merveilleux et funeste
De la souffrance et de l'amour
Prendra son sens, en te communiquant, rebelle !
L'accent mystérieux d'une grâce nouvelle.
Ta poitrine élargit son rythme bondissant
Quand paraissent à l'Orient
Les premières lueurs du jour… Mais la puissance
De son quadrige d'étalons
Et toute leur impétueuse effervescence
Ne sont qu'un reflet des tiennes ! Ils ne s'élancent
Qu'au souffle de ta passion !
L'aurore t'a prise pour cible,
Et sa flèche d'argent t'apporte le réveil
Au premier choc imperceptible
Des cymbales d'or du soleil !
Écoute, ô femme !… Entends les orgues frémissantes
Des cyprès, le matin… Suis les eaux qui serpentent !
Note leurs chants, leurs silences momentanés ;
Et les tambourins forcenés
Des rayons de lumière et des ardeurs muettes !
Toute la volupté des sons,
Transcrite et confondue en ton cœur de poète
Pour le faire vibrer par cadences parfaites
Comme un vivant psaltérion !
Tu créeras des allégories
En pliant ta souffrance à d'invincibles lois !
Dans ta volontaire euphorie
Tu recevras le jour pour la première fois
Comme un bienfait, non comme un droit…
Le destin maîtrisé contient une allégresse ;
On sent moins les tourments quand on peut les chanter,
La douleur même, en vérité,
Donne sa force aux victimes qu'elle dépèce