Le doigt de la femme

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

Dieu prit sa plus molle argile

Et son plus pur kaolin,

Et fit un bijou fragile,

Mystérieux et câlin.

Il fit le doigt de la femme,

Chef-d'œuvre auguste et charmant,

Ce doigt fait pour toucher l'âme

Et montrer le firmament.

Il mit dans ce doigt le reste

De la lueur qu'il venait

D'employer au front céleste

De l'heure où l'aurore naît.

Il y mit l'ombre du voile,

Le tremblement du berceau,

Quelque chose de l'étoile,

Quelque chose de l'oiseau.

Le Père qui nous engendre

Fit ce doigt mêlé d'azur,

Très fort pour qu'il restât tendre,

Très blanc pour qu'il restât pur,

Et très doux, afin qu'en somme

Jamais le mal n'en sortît,

Et qu'il pût sembler à l'homme

Le doigt de Dieu, plus petit.

Il en orna la main d'Ève,

Cette frêle et chaste main

Qui se pose comme un rêve

Sur le front du genre humain.

Cette humble main ignorante,

Guide de l'homme incertain,

Qu'on voit trembler, transparente,

Sur la lampe du destin.

Oh ! dans ton apothéose,

Femme, ange aux regards baissés,

La beauté, c'est peu de chose,

La grâce n'est pas assez ;

Il faut aimer. Tout soupire,

L'oncle, la fleur, l'alcyon ;

La grâce n'est qu'un sourire,

La beauté n'est qu'un rayon ;

Dieu, qui veut qu'Ève se dresse

Sur notre rude chemin

Fit pour l'amour la caresse,

Pour la caresse la main.

Dieu, lorsque ce doigt qu'on aime

Sur l'argile fut conquis,

S'applaudit, car le suprême

Est fier de créer l'exquis.

Ayant fait ce doigt sublime,

Dieu dit aux anges : Voilà !

Puis s'endormit dans l'abîme ;

Le diable alors s'éveilla.

Dans l'ombre où Dieu se repose,

Il vint, noir sur l'orient,

Et tout au bout du doigt rose

Mit un ongle en souriant.