Le dompteur
Written 1877-01-01 - 1877-01-01
Parce que ces fauves lions,
Les rhythmes, les mots, les idées.
Ont courbé leurs rébellions
Sous nos paroles décidées.
Parce que nous avons le sort
D'être des vainqueurs qu'on acclame
Et de dompter môme la mort,
Nous espérons dompter la femme.
Et c'est en chantant des chansons
Comme un oiseau dans le bocage,
Sans peur, sans regrets, sans frissons,
•Que nous pénétrons dans sa cage.
La tigresse, en effet, pour nous
Oublie un instant sa colère.
Elle vient, douce, à nos genoux,
5'étonne, renâcle et nous flaire.
Elle sent comme un vague effroi
En comprenant ce que l'on ose,
Et met sur la main de son roi
Le baiser de sa langue rose.
Humble, elle allonge sous nos pieds
Sa souple échine qui se courbe.
Mais nos gestes sont épiés
Par un regard chargé de fourbe.
O bête, je te vois encor,
Quand ta verte prunelle oblique
Me jetait dans un éclair d'or
Une menace famélique.
J'aurais dû sentir le danger ;
Car tu crispais tes griffes noires.
Et le désir de me manger
Te faisait grincer les mâchoires.
Le fouet de la queue en courroux
Flagellait tes deux flancs sans trêve,
Et tu ridais ton mufle roux
Pour miauler d'une voix brève.
Dans ta gorge aux rauquements sourds
Grondait une rage étouffée.
Mais, calme, je chantais toujours,
Sûr de ma force comme Orphée.
N'ai-je pas l'instrument vainqueur
Qui charma le fauve et la bête ?
N'as-tu pas, pour l'entendre, un cœur ?
On ne mange pas le poète !
Oui, tu cèdes. Malgré ta faim,
Devant le dompteur tu te vautres.
Victoire !… Mais voici la fin :
Je fus mangé comme les autres.