Le faiseur d’oreilles
Written 1668-01-01 - 1694-01-01
Sire Guillaume, allant en marchandise,
Laissa sa femme enceinte de six mois,
Simple, jeunette, et d’assez bonne guise,
Nommée Alix, du pays champenois.
Compère André l’alloit voir quelquefois :
À quel dessein ? Besoin n’est de le dire,
Et Dieu le sait. C’étoit un maître sire ;
Il ne tendoit guère en vain ses filets ;
Ce n’étoit pas autrement sa coutume :
Sage eût été l’oiseau, qui de ses rets
Se fût sauvé, sans laisser quelque plume.
Alix étoit fort neuve sur ce point :
Le trop d’esprit ne l’incommodoit point.
De ce défaut on n’accusoit la belle ;
Elle ignorait les malices d’amour ;
La pauvre dame alloit tout devant elle,
Et n’y savoit ni finesse ni tour.
Son mari donc se trouvant en emplette,
Elle au logis, en sa chambre seulette,
André survient, qui, sans long compliment,
La considère, et lui dit froidement :
« Je m’ébahis comme au bout du royaume
S’en est allé le compère Guillaume,
Sans achever l’enfant que vous portez,
Car je vois bien qu’il lui manque une oreille ;
Votre couleur me le démontre assez,
En ayant vu mainte épreuve pareille.
— Bonté de Dieu ! reprit-elle aussitôt,
Que dites-vous ? Quoi ! d’un enfant monaut
J’accoucherois ! N’y savez-vous remède ?
— Si dà, fit-il ; je vous puis donner aide
En ce besoin, et vous jurerai bien
Qu’autre que vous ne m’en ferait tant faire,
Le mal d’autrui ne me tourmente en rien.
Fors excepté ce qui touche au compère ;
Quant à ce point, je m’y ferois mourir.
Or essayons, sans plus en discourir,
Si je suis maître à forger des oreilles.
— Souvenez-vous de les rendre pareilles ?
Reprit la femme. — Allez, n’ayez souci,
Répliqua-t-il ; je prends sur moi ceci. »
Puis, le galant montre ce qu’il sait faire.
Tant ne fut nice (encor que nice fût)
Madame Alix, que le jeu ne lui plût.
Philosopher ne faut pour cette affaire.
André vaquoit de grande affection
À son travail, faisant ore un tendon,
Ore un repli, puis quelque cartilage,
Et n’y plaignant l’étoile et la façon.
« Demain, dit-il, nous polirons l’ouvrage ;
Puis le mettrons en sa perfection,
Tant et si bien, qu’en ayez bonne issue.
— Je vous en suis, dit-elle, bien tenue :
Bon fait avoir ici-bas un ami. »
Le lendemain, pareille heure venue,
Compère André ne fut pas endormi :
Il s’en alla chez la pauvre innocente.
« Je viens, dit-il, toute affaire cessante,
Pour achever l’oreille que savez.
— Et moi, dit-elle, allois par un message
Vous avertir de hâter cet ouvrage :
Montons en haut. » Dès qu’ils furent montés,
On poursuivit la chose en commencée.
Tant fut ouvré qu’Alix dans la pensée
Sur cette affaire un scrupule se mit ;
Et l’innocente au bon apôtre dit :
« Si cet enfant avoit plusieurs oreilles,
Ce ne seroit à vous bien besogné !
— Rien, rien, dit-il ; à cela j’ai soigné ;
Jamais ne faux en rencontres pareilles, »
Sur le métier l’oreille étoit encor,
Quand le mari revient de son voyage ;
Caresse Alix, qui du premier abord :
« Vous aviez fait, dit-elle, un bel ouvrage !
Nous en tenions, sans le compère André,
Et notre enfant d’une oreille eût manqué.
Souffrir n’ai pu chose tant indécente ;
Sire André donc, toute affaire cessante,
En a fait une : il ne faut oublier
De l’aller voir, et l’en remercier ;
De tels amis on a toujours affaire, »
" Sire Guillaume, au discours qu’elle fit,
Ne comprenant comme il se pouvoit faire
Que son épouse eût eu si peu d’esprit,
Par plusieurs fois lui fit faire un récit
De tout le cas ; puis, outré de colère,
Il prit une arme à côté de son lit,
Voulut tuer la pauvre Champenoise,
Qui prétendoit ne l’avoir mérité.
Son innocence et sa naïveté
En quelque sorte apaisèrent la noise.
« Hélas ! Monsieur, dit la belle en pleurant,
En quoi vous puis-je avoir fait du dommage ?
Je n’ai donné vos draps ni votre argent,
Le compte y est ; et quant au demeurant,
André me dit, quand il parfit l’enfant,
Qu’en trouveriez plus que pour votre usage :
Vous pouvez voir ; si je mens, tuez-moi ;
Je m’en rapporte à votre bonne foi. »
L’époux, sortant quelque peu de colère,
Lui répondit : « Or bien, n’en parlons plus ;
On vous l’a dit, vous avez cru bien faire ;
J’en suis d’accord : contester là-dessus
Ne produiroit que discours superflus.
Je n’ai qu’un mot : faites demain en sorte
Qu’on ce logis j’attrape le galant :
Ne parlez point de notre différent ;
Soyez secrète, ou bien vous êtes morte !
Il vous le faut avoir adroitement ;
Me feindre absent en un second voyage,
Et lui mander, par lettre ou par message,
Que vous avez à lui dire deux mots.
André viendra ; puis, de quelque propos,
L’amuserez, sans toucher à l’oreille ;
Car elle est faite : il n’y manque plus rien. »
Notre innocente exécuta très-bien
L’ordre donné. Ce ne fut pas merveille ;
La crainte donne aux bêtes de l’esprit.
André venu, l’époux guère ne tarde,
Monte, et fait bruit. Le compagnon regarde
Où se sauver : nul endroit il ne vit
Qu’une ruelle, en laquelle il se mit.
Le mari frappe : Alix ouvre la porte,
Et de la main fait signe incontinent,
Qu’en la ruelle est caché le galant.
Sire Guillaume étoit armé de sorte,
Que quatre Andrés n’auroient pu l’étonner.
Il sort pourtant, et va querir main-forte,
Ne le voulant sans doute assassiner,
Mais quelque oreille au pauvre homme couper,
Peut-être pis, ce qu’on coupe en Turquie,
Pays cruel et plein de barbarie.
C’est ce qu’il dit à sa femme tout bas ;
Puis l’emmena, sans qu’elle osât rien dire,
Ferma très-bien la porte sur le sire.
André se crut sorti d’un mauvais pas,
Et que l’époux ne savoit nulle chose.
Sire Guillaume, en rêvant à son cas,
Change d’avis, en soi-même propose
De se venger avec que moins de bruit,
Moins de scandale, et beaucoup plus de fruit.
« Alix, dit-il, allez quérir la femme
De sire André ; contez-lui votre cas
De bout en bout ; courez, n’y manquez pas !
Pour l’amener, vous direz à la dame
Que son mari court un péril très-grand ;
Que je vous ai parlé d’un châtiment
Qui la regarde, et qu’aux faiseurs d’oreilles
On fait souffrir en rencontres pareilles ;
Chose terrible, et dont le seul penser
Vous fait dresser les cheveux à la tête ;
Que son époux est tout près d’y passer ;
Qu’on n’attend qu’elle, afin d’être à la fête ;
Que toutefois, comme elle n’en peut mais,
Elle pourra faire changer la peine.
Amenez-la, courez ; je vous promets
D’oublier tout, moyennant qu’elle vienne. »
Madame Alix, bien joyeuse, s’en fut
Chez sire André, dont la femme accourut
En diligence et quasi hors d’haleine ;
Puis, monta seule, et, ne voyant André,
Crut qu’il étoit quelque part enfermé.
Comme la dame étoit eu ces alarmes,
Sire Guillaume, ayant quitté ses armes,
La fait asseoir, et puis commence ainsi :
« L’ingratitude est mère de tout vice :
André m’a fait un notable service ;
Par quoi, devant que vous sortiez d’ici,
Je lui rendrai, si je puis, la pareille.
En mon absence, il a fait une oreille
Au fruit d’Alix ; je veux d’un si bon tour
Me revancher, et je pense une chose :
Tous vos enfants ont le nez un peu court ;
Le moule en est assurément la cause ;
Or je les sais des mieux raccommoder.
Mon avis donc est que, sans retarder,
Nous pourvoyions de ce pas à l’affaire. »
Disant ces mots, il vous prend la commère,
Et, près d’André, la jeta sur le lit,
Moitié raisin, moitié figue, en jouit.
La dame prit le tout en patience ;
Bénit le ciel de ce que la vengeance
Tomboit sur elle, et non sur sire André,
Tant elle avoit pour lui de charité.
Sire Guillaume étoit, de son côté,
Si fort ému, tellement irrité,
Qu’à la pauvrette il ne fit nulle grâce
Du talion, rendant à son époux
Fèves pour pois, et pain blanc pour fouace.
Qu’on dit bien vrai : que se venger est doux !
Très-sage fut d’en user de la sorte :
Puisqu’il vouloit son honneur réparer,
Il ne pouvoit mieux que par cette porte,
D’un tel affront, à mon sens, se tirer.
André vit tout, et n’osa murmurer ;
Jugea des coups, mais ce fut sans rien dire,
Et loua Dieu que le mal n’étoit pire.
Pour une oreille il auroit composé ;
Sortir à moins, c’étoit pour lui merveilles.
Je dis à moins ; car mieux vaut, tout prisé,
Cornes gagner, que perdre ses oreilles.