Le Fardeau

By Henri Régnier

Written 1897-01-01 - 1897-01-01

Pose le glaive lourd et la flûte faussée,

Et qu’au thyrse rompu que tu jettes au vent

Le double serpent d’or se noue en caducée.

Assieds-toi. L’heure passe où tu marchas vivant

Vers le rebelle Amour et la Gloire furtive ;

Et la pourpre de l’aube est cendre à son couchant.

Regarde les roseaux trembler sur l’autre rive

Du fleuve où ton retour a lavé ses pieds nus,

Car l’eau coule entre toi et la berge plaintive.

D’autres y cueilleront, qui ne sont pas venus,

L’éloquente syrinx pour éveiller par elle

Un immortel écho qui ne se taira plus.

D’autres aussi viendront vers la gloire cruelle

Avec le glaive haut de leur jeune désir ;

Mais le laurier souvent ombrage l’asphodèle.

Laisse chanter le coq et le cheval hennir,

Roucouler la colombe aux ormes de la route

Et décroître le jour et le soleil mourir.

La Vie est pacifique à qui la vécut toute,

Aube riante, midi d’or et couchant noir,

Blessure qui jaillit ou saigne goutte à goutte.

La Joie et la Tristesse et l’Amour et l’Espoir

Ont fleuri leur guirlande et tressé leur couronne,

Et la flèche a brisé l’eau pure du miroir.

Ton orgueil a cabré au Sort qui l’éperonne

Sa crinière de flamme et son sabot d’airain

Et le seuil s’est ouvert à ton talon qui sonne.

Ta Douleur a tenu des roses dans ses mains

Et ta Joie a pleuré par la ronce et l’épine ;

Ton Espoir s’est perdu de chemins en chemins.

Laisse le glaive lourd et la flûte divine,

Tords l’inutile acier et romps le doux roseau,

Car la lame s’ébrèche et la tige s’incline.

Le crépuscule vient au jour sinistre ou beau ;

Va, dans l’ombre sonore écoute ta pensée

Qui sculpte au souvenir le marbre d’un tombeau.

L’Angoisse est ancienne et ta Vie est passée

Et l’ombre pacifique y noue en souriant

Le double serpent d’or qui rampe au caducée,

Emblème de la paix où tu entres vivant !