Le faux nez

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Un jour de la Mi-Carême

À me rigoler moi-même

Étant bien déterminé,

Il me prit la fantaisie,

Sur ma face cramoisie

De me coller un faux nez.

Un pif superhébraïque.

Il fallait être héroïque

Pour l’arborer. En effet,

On eût dit une gargouille ;

Mais comme toujours il mouille

Ce jour-là, c’était parfait.

Me voilà donc dans la rue,

Emmi la foule bourrue,

Avec ce nez triomphant.

Pour l’un, j’étais le « nasique »

Monarque de la Belgique,

Pour l’autre un jeune éléphant.

Fort heureux, en fin de compte,

Qu’on se trompât sur ma trompe.

J’étais donc sans nul émoi,

N’ayant qu’une seule envie,

C’est de traverser la Vie,

De tous ignoré, fors moi.

Je suivis de préférence,

Comme aussi par déférence,

Un char, où quelques « beautés »

Faisaient cortège à la Reine,

Me croyant à la sereine

Époque des Royautés.

Et plus j’étais anonyme,

Et plus, en mon for intime,

J’allais me gorgiasant.

Mon Dieu ! qu’il faut peu de chose

Pour voir l’existence en rose !

Un nez, c’est bien suffisant.

Tout à coup, dans cette foule,

Un bras sous mon bras se coule ;

C’est une marquise, au moins ?…

Qui, sans hésiter, me cueille,

M’invite à son « portefeuille »,

Et me veut voir sans témoins.

Elle avait dû, j’imagine,

Tiquer sur mon aubergine,

Et, dans son illusion,

Me jugeant à son échelle,

En tirer je ne sais quelle

Flatteuse conclusion.

Je suivis la demoiselle.

Mais, en arrivant chez elle.

Mon nez était détrempé,

Et pendait comme une loque,

Si bien que notre colloque

Fut court sur le canapé.

Elle me fit une escorte

De coups de pieds, à la porte,

En me traitant de feignant…

Ce qui prouve bien, en somme

Que le nez ne fait pas l’homme.

Fût-il impressionnant.