Le fourrier Graf

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Le fourrier Graf, ce Scipion

Semant partout sa gloire éparse,

N'était au fond qu'un espion !

C'est le triomphe de la farce.

Pourtant, quels exploits que les siens !

A la course et même à la nage,

Il décousait les Prussiens ;

Il en faisait un grand carnage.

Dans le baraquement assis,

Ce brave, entre deux pirouettes,

Les enfilait, dans ses récits,

Comme un chapelet d'alouettes.

Toujours le Prussien, guéri

De la vie en une seconde,

Était mort sans pousser un cri ;

C'était une mine féconde.

Graf ne voulait rien d'exigu ;

Il vengeait, pieuse démence !

Un père, comme à l'Ambigu ;

C'était un guerrier de romance.

Chaque jour, ayant dépêché

Douze Prussiens, le treizième

Était par-dessus le marché.

D'ailleurs il opérait lui-même.

Il les envoyait galamment

Au pays des apothéoses.

Pourtant un jour, Dieu sait comment !

On découvrit le pot aux roses.

S'il s'était fort évertué

A tramer des récits féeriques,

Graf, en somme, n'avait tué

Que des Prussiens chimériques.

Car son bagage tout entier

Était fait de ruse et d'astuce ;

Bref, il exerçait le métier

Que l'on trouve honorable en Prusse.

Le fait est prouvé, sans effort ;

Mais (on comprend que c'est dans l'ordre)

Le merveilleux nous plaît si fort

Que nous n'en voulons pas démordre.

Comme un conte des temps anciens,

La légende aimable et futile

De Graf tueur de Prussiens

S'étend comme une tache d'huile ;

Et revenant à ses amours

Avec des voluptés fantasques,

Monsieur Prudhomme dit toujours :

Mais, puisqu'il rapportait les casques !