Le galant jardinier
Written 1877-01-01 - 1877-01-01
Lorsque dans voire jardin,
Mignonne, j'entrai soudain,
Vous avez fui comme un daim.
Vous avez caché vos craintes
Dans des coins en labyrinthes ;
Mais j'ai suivi vos empreintes.
J'ai su voir, même embrouillés
Parmi les gazons mouillés,
Les baisers de vos souliers.
Et, bon chien chassant de race,
Mon flair que rien n'embarrasse
A retrouvé votre trace.
Enfin mes yeux obstinés
Dans l'ombre où vous vous tenez
Voient le bout de votre nez.
« Rendez-vous ! Ou je saccage
Tous les arbres du bocage
Pour mettre l'oiselle en cage. »
Alors, d'un rire moqueur
Vous avez ri de bon cœur
A la barbe du vainqueur.
« Riez ! mais il faut promettre
Que j'aurai le droit de m'être
Introduit là comme un maître,
Et que dans ce beau verger,
Ainsi qu'un galant berger,
Vous même allez m'héberger. »
Alors, tel qu'un vin qui mousse,
Inondant votre frimousse
Vos pleurs ont mouillé la mousse.
« Pleurez ! Tout est superflu.
Je suis le maître absolu.
J'aurai ce que j'ai voulu. »
Alors, craignant ma colère,
Voyant qu'il fallait me plaire,
Vous avez chanté lanlaire,
Tra la la, turlulutu,
Au nez de votre vertu,
Et m'avez dit : « Que veux-tu ? »
J'ai mis ma main dans la vôtre,
Et, faisant le bon apôtre,
J'ai dit : « Une chose ou l'autre. »
J'ai dit : « Bah ! comme des fous
Allons tout droit devant nous.
Pour voir si vos fruits sont doux.
Je voudrais goûter, les unes
Après les autres, vos prunes,
Qu'elles soient blondes ou brunes.
Et si vous ne m'empêchez.
En dépouillant vos pêchers
Je ferai des gros péchés.
Même, si mon espoir ose,
Je pourrai cueillir la rose
Que votre main blanche arrose. »
Alors tu cédas. Alors
Tu m'abandonnas ton corps,
Ton jardin plein de trésors.
Ces fruits dont l'odeur allèche,
Ces beaux fruits que l'été lèche
Et mûrit à coups de flèche,
Ces fruits fermes, savoureux,
Que mes désirs amoureux
Savaient être faits pour eux.
Ces fruits d'or et d'émeraude
Sur lesquels l'abeille rôde
Et prend du miel en maraude,
Je pus selon mon plaisir
Les toucher et les choisir
Et m'en repaître à loisir.
Maintenant, sans qu'on m'évince,
Au jardin je suis un prince
Absolu dans sa province.
J'ai droit de vie et de mort
Sur les fruits que sans remord
Ma main palpe et ma dent mord.
« Peuh ! dit m'amour, qui badine,
Es-tu bien heureux ? — Pardine !
Je jardine, je jardine. »