Le Géant, aux Dieux

By Victor Hugo

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

Un mot. Si, par hasard, il vous venait l'idée

Que cette herbe où je dors, de rosée inondée,

Est faite pour subir n'importe quel pied nu,

Et que ma solitude est au premier venu,

Si vous pensiez entrer dans l'ombre où je séjourne

Sans que ma grosse tête au fond des bois se tourne,

Si vous vous figuriez que je vous laisserais

Tout déranger, percer des trous dans mes forêts,

Ployer mes vieux sapins et casser mes grands chênes,

Mettre à la liberté de mes torrents des chaînes,

Chasser l'aigle, et marcher sur mes petites fleurs,

Que vous pourriez venir faire les enjôleurs

Chez les nymphes des bois qui ne sont que des sottes,

Que vous pourriez le soir amener dans mes grottes

La Vénus avec qui tous vous vous mariez,

Que je n'ai pas des yeux pour voir, que vous pourriez

Vous vautrer sur mes joncs où les dragons des antres

Laissent en s'en allant la trace de leurs ventres,

Que vous pourriez salir la pauvre source en pleurs,

Que je vous laisserais, ainsi que des voleurs,

Aller, venir, rôder dans la grande nature ;

Si vous imaginiez cette étrange aventure

Qu'ici je vous verrais rire, semer l'effroi,

Faire l'amour, vous mettre à votre aise chez moi,

Sans des soulèvements énormes de montagnes,

Et sans vous traiter, vous, princes, et vos compagnes,

Comme les ours qu'au fond des halliers je poursuis,

Vous me croiriez plus bête encor que je ne suis !

Calme-toi.

Nous avons dans l'Olympe des chambres,

Bonhomme.

Oui, je sais bien, parce que j'ai des membres

Vastes, et que les doigts robustes de mes pieds

Semblent sur l'affreux tronc des saules copiés,

Parce que mes talons sont tout noirs de poussière,

Parce que je suis fait de la pâte grossière

Dont est faite la terre auguste et dont sont faits

Les grands monts, ces muets et sacrés portefaix ;

Vu que des plus vieux rocs j'ai passé les vieillesses,

Et que je n'ai pas, moi, toutes vos gentillesses,

Étant une montagne à forme humaine, au fond

Du gouffre, où l'ombre avec les pierres me confond,

Vu que j'ai l'air d'un bloc, d'une tour, d'un décombre,

Et que je fus taillé dans l'énormité sombre,

Je passe pour stupide. On rit de moi, vraiment,

Et l'on croit qu'on peut tout me faire impunément.

Soit. Essayez. Tâtez mon humeur endurante.

Combien de dards avait le serpent Stryx ? Quarante.

Combien de pieds avait l'hydre Phluse ? Trois cents.

J'ai broyé Stryx et Phluase entre mes poings puissants.

Osez donc ! Ah ! je sens la colère hagarde

Battre de l'aile autour de mon front. Prenez garde !

Laissez-moi dans mon trou plein d'ombre et de parfums.

Que les olympiens ne soient pas importuns,

Car il se pour ait bien qu'on vît de quelle sorte

On les chasse, et comment, pour leur fermer sa porte,

Un ténébreux s'y prend avec les radieux,

Si vous venez ici m'ennuyer, tas de dieux !