Le grand Cercueil

By Maurice Rollinat

Written 1899-01-01 - 1899-01-01

Il pleuvasse avec du tonnerre…

Il est déjà tard… quand on voit

Dans le bourg entrer le convoi

De la défunte octogénaire.

La clarté du jour s'est enfuie.

Tristement, la voiture à bœufs

A repris son chemin bourbeux :

Le cercueil attend sous la pluie.

Un lent tintement qui vous glace

Dégoutte morne du clocher :

Voici tout le monde marcher

Vers la grande croix de la place,

Quand il s'approche de la pierre

Pour lever le corps, le curé,

Tout en chantant, reste effaré

Par l'énormité de la bière.

Certe ! avec ses planches massives,

Espèces de forts madriers

Crevassés, noueux, mal taillés,

Qui remplaceraient des solives,

Elle apparaît si gigantesque

En épaisseur, en large, en long,

Si haute, d'un tel poids de plomb,

Qu'à la voir on en frémit presque.

Elle s'étale sans pareille,

D'autant plus démesurément

Qu'elle renferme seulement

Un mince cadavre de vieille.

L'immense couvercle en dos d'âne

A l'air aussi grand que les toits ;

Le drap trop court montre son bois

Roux et jaune comme un vieux crâne.

Et tandis que d'une aigre sorte

Les enfants de chœur vont hurlant,

Le prêtre est là, se rappelant

Les dimensions de la morte.

« Qu'avait-elle ? cinq pieds, à peine !

C'était maigre et gros comme rien !

Un seul corps pour ça qui peut bien

En contenir une douzaine !

En a-t il fallu de la paille !

Aura-t-on dû l'empaqueter

Pour l'empêcher de ballotter

Comme un grain dans une futaille !

Quel menuisier ! ça tient du songe !

Il doit sûrement celui-ci

Avoir le regard qui grossit,

Et dans sa main le mètre allonge ! »

Les porteurs pliant sous leur charge,

En nombre, comme de raison,

Semblent traîner une maison.

Le brancard est bien long et large,

Mais, il est usé ! quoi qu'on dise,

Puisque, hélas ! le monstre ligneux

Croule avec un bruit caverneux,

Juste en pénétrant dans l'église.

C'est un bras du brancard qui casse…

On hisse l'effrayant cercueil

Sur l'estrade — et les chants de deuil

Sont bâclés sous la voûte basse.

Puis, les cloches vont à volées…

À la montée, oh ! que c'est dur

Et long ! — Enfin ! voici le mur

Que dépassent les mausolées.

Le chantre mêle sa voix fausse

Au bruit sourd des pas recueillis.

Debout, s'offre aux yeux ébahis

Le vieux sacristain dans la fosse.

L'ombre vient. Personne ne bouge.

L'homme surmène, haletant,

Ses deux outils où par instant

Le soleil met un reflet rouge

Brusque, le curé l'interpelle :

« Eh bien ! y sommes-nous ? » Et lui

Quitte la fosse avec ennui

En poussant sa pioche et sa pelle.

Le gouffre baille son mystère :

Mais, le cercueil n'y glisse pas.

« Je m'en doutais ! » grogne tout bas

Le sacristain qui rentre en terre.

Il remonte. On reprend la boîte

Qu'on ajuste du mieux qu'on peut.

Mais, il s'en faut toujours un peu :

La tombe est encor trop étroite.

De nouveau, la pioche luisante

Descend l'élargir. Cette fois,

Le cercueil y coule à plein bois

En même temps qu'on l'y présente.

Au bord du trou, qui s'enténèbre.

Un vieux qui tient le goupillon

Émet cette réflexion

En guise d'oraison funèbre :

« Elle a bien mérité sa fosse !

C'est égal ! tout d'même, elle était

Trop p'tite quand elle existait

Pour faire une morte aussi grosse ! »

Et, sous sa chape très ancienne,

Haut, solennel, — l'officiant

S'en revient en s'apitoyant

Sur sa défunte paroissienne :

« L'infortune l'a poursuivie !…

« Pauvre cadavre enguignonné !…

« Tout pour elle aura mal tourné,

« Dans la mort comme dans la vie ! »