Le grand cratère

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Mugis en liberté, vieux Vésuve ! Tes laves,

Qu'en tes flancs caverneux tu retenais esclaves,

Peuvent déployer leurs fureurs !

Qui ! ta rage, à présent, nous paraît innocente,

Car l'univers a vu, dans une heure récente,

De plus magnifiques horreurs !

Oui ! pâlis, vieux volcan ! Paris est un cratère

Bien autrement puissant que ton pic solitaire,

Et bien autrement meurtrier !

Tes secousses ne font qu'ébranler tes rivages ;

Tandis que lui, durant ses colères sauvages,

Il fait bondir le monde entier !

Oui ! Paris, c'est la cuve embrasée, infernale,

Où crépite la flamme, immense saturnale,

Lave humaine en convulsion,

Où sans fin, sans repos, se démène et bouillonne

Tout ce qui dans le fond de l'homme tourbillonne :

Désir, idée ou passion !

A sa grande rumeur, des deux bouts de la terre,

L'étranger accourait, et sur le noir cratère

Longtemps se penchait, curieux ;

Alors ; l'effarement dilatait sa prunelle,

En voyant sous ses pieds la tempête éternelle

Secouer ses flots furieux !

Une gerbe de flamme en montait vers la nue ;

Et la rouge clarté qui flambait, continue,

Illuminait le genre humain ;

Et celui-ci, perdu dans l'ombre qui l'effare,

A la fauve lueur du gigantesque phare

Pouvait poursuivre, son chemin !

Mais naguère, du sein de l'éternel orage,

Unie clameur jaillit, si terrible de rage,

Que tout cœur d'homme se troubla ;

Et les grandes, cités aux solides murailles,

Bondirent sur le sol ; et, jusqu'en ses entrailles,

Le globe massif s'ébranla !

Et la gerbe de feu, furieuse, agrandie,

Jaillissait dans l'espace ; et l'énorme incendie

Envahissait l'immensité ;

Et bientôt cette mer de flamme ruisselante

Projetait sa lueur terriblement sanglante

Sur l'univers épouvanté !

Puis, ce fut un sabbat d'explosions tonnantes ;

Et des blocs monstrueux, aux formes étonnantes,

Dans l'air montaient, rouges, brûlants ;

Puis, à la fin, des flots de lave incandescente

Jaillirent, et, durant leur sinistre descente,

Du cratère embrasaient, les flancs !

Et les peuples dormants, que le fracas éveille,

Blêmes, les yeux fixés sur l'horrible merveille,

Se demandent, tout haletants,

Si l'heure de la mort pour le monde est sonnée,

Et si cette bourrasque étrange, forcenée,

N'annonce pas la fin des temps !

Puis, après deux longs mois, la fournaise enflammée

Tout à coup s'éteignit dans des flots de fumée

Et calma son âpre fureur ;

Et les peuples, bientôt, pâles, muets de crainte,

Accouraient, secouant la glaciale étreinte,

Contempler la sublime horreur !

Effroyable tableau ! Le malheureux cratère,

A demi calciné, montrait, gisant à terre,

Son sommet rompu, fracassé ;

Et ses flancs, tout jonchés de lave mal éteinte,

Étalaient aux regards cette lugubre teinte,

Des lieux où la flamme a passé !

Et ses hideux débris à tel point navraient l'âme,

Que nul ne trouvait plus un mouvement de blâme :

Tout faisait place à la stupeur !

Et ceux qu'avaient glacés ses rages téméraires,

En voyant de plus près ces lambeaux funéraires,

Lui pardonnaient presque leur peur !

Paris ! ville non moins folle qu'infortunée !

Par le sort, à jamais, es-tu donc condamnée

Aux cris de rage comme aux pleurs ?

Et dois-tu, tour à tour, remplir la race humaine

D'horreur pour les forfaits que ta folie amène,

Et de pitié pour tes douleurs ?

Pour brider tes fureurs par un frein salutaire,

Faut-il donc, pour toujours, obstruer le cratère

D'où jaillirent tant de revers ?

Mais ton souffle de feu, comprimé par l'obstacle,

Pourrait, en éclatant, briser son réceptacle,

Et, du même coup, l'univers !

Non ! rien, du grand Paris, ne peut étouffer l'âme !

Eh bien ! ménageons-en la lumière et la flamme !

Et qu'il soit, pour le genre humain,

Non l'incendie affreux dont la lueur l'effare,

Mais un flambeau puissant, un pacifique phare

Qui l'éclairé dans son chemin !