Le grillon

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1843-01-01 - 1843-01-01

Triste à ma cellule,

Quand la nuit s'abat,

Je n'ai de pendule

Que mon cœur qui bat :

Si l'ombre changeante

Noircit mon séjour,

Quelque atome chante,

Qui m'apprend le jour.

Dans ma cheminée,

Un grillon fervent,

Faisant sa tournée,

Jette un cri vivant :

C'est à moi qu'il livre

Son fin carillon,

Tout charmé de vivre

Et d'être grillon !

La bonté du Maître

Se glisse en tout lieu ;

Son plus petit être

Fait songer à Dieu.

Sait-il qu'on l'envie,

Seul et ténébreux :

Il aime la vie ;

Il est bien heureux !

La guerre enfiévrée

Passait l'autrefois,

Lionne effarée,

Broyant corps et voix :

Mon voisin l'atome

Fut mon seul gardien,

Joyeux comme un gnome

À qui tout n'est rien.

Dieu nous fit, me semble,

Quelque parité :

Au même âtre ensemble

Nous avons chanté ;

Il me frappe l'heure,

Je chauffe ses jours ;

Mais, femme, je pleure :

Lui, chante toujours.

Si jamais la fée

Au soulier d'azur,

D'orage étouffée

Entre dans mon mur ;

Plus humble et moins grande

Que sa Cendrillon,

Oh ! qu'elle me rende

Heureuse, ou grillon !

Vous que j'ai connue

Comme moi chantant,

Poète ingénue,

Lyre au cœur battant,

Quand la nuit vous lasse

Par trop de lenteur,

Appelez la grâce

D'un grillon chanteur.