Le Jaloux.

By Isaac Benserade

Written 1697-01-01 - 1697-01-01

LE déplaisir qui me combat,

Me fait connoître que le sage

Doit embrasser le célibat,

Et détester le mariage.

Ô que mon cœur est agité !

Qu’il est remply d’inquiétudes !

Ma femme a l’esprit si gâté

Qu’elle est l’antipode des prudes.

Son orgueil ne se peut guérir ;

Elle s’égale aux souveraines ;

Et son luxe a fait enchérir

La dentelle et le point de Gênes.

Pour éblouïr les jeunes foux

Et passer prés d’eux pour un Ange,

Elle a dépeuplé de bijoux

Les boutiques du Pont au Change.

La folle a si bien ménagé

Les doux appas de sa prunelle,

Que mon lit se voit assiégé

De plus de braves qu’Orbitelle.

Dans l’entretien de ces Vaillans,

Dont elle veut être adorée,

Son caquet prend tous les brillans

De l’éloquence figurée.

Ses paroles sont toutes d’or,

Rien n’échappe à sa Rhétorique,

Et Paris n’a point de Médor

Dont elle ne soit l’Angélique.

Elle me rend si malheureux,

Que mon chagrin n’a plus de bornes ;

Je croy qu’un peuple d’amoureux

Travaille à me planter des cornes.

Mille peurs troublent mon cerveau,

Dés que son page approche d’elle,

Je crains tout, même le tableau

Du héros peint dans ma ruelle.

Que je serois aimé des Cieux,

Si cette belle vagabonde

Alloit débaucher nos ayeux

Et coqueter en l’autre monde.