Le jardin vivant

By Jean Richepin

Written 1894-01-01 - 1894-01-01

La mer mystérieuse et pleine d’épouvantes

A des bosquets fleuris où chantent les couleurs.

La mer énorme, atroce et tragique a des fleurs.

Fleurs folles, fleurs vivantes !

Fleurs étranges, ayant pour humus le rocher !

Mais on voit se mouvoir leurs mains, s’ouvrir leur bouche,

Et celles-ci frémir quand une algue les touche,

Et celles-là marcher.

Fleurs étranges ! La bête et la fleur sont confuses.

Quel grain ou quel baiser vous sème dans ce champ,

Campanulaires dont les fruits se détachant

Deviennent des méduses ?

Voici la pennatule au vaporeux dessin.

Plume d’autruche ; la chenille holothurie ;

L’étoile aux cinq rayons de la rouge astérie ;

Le marron de l’oursin.

L’anémone en un creux crispe ses tentacules,

Gros bouton de cactus en lui-même rentrant.

Par tas, c’est un parterre étalé comme un grand

Tapis de renoncules.

La méandrine est un cerveau plein de festons ;

L’explanaire une coupe épanie ; et l’astrée

Aux fossettes sans nombre est une chair bistrée

Cousue en capitons.

Le nullipore rose et que l’ombre safrane

S’agrippe aux éventails jaunes, lilas, moirés,

Des gorgones, dont les rameaux sont ajourés

Comme du filigrane.

À ces arbres de pierre accrochant leurs trésors,

Les escares en brins, les flustres, les patelles,

Entrelacent des fils, des tulles, des dentelles,

Des pourpres et des ors.

Combien d’autres, œillets, jasmins, roses trémières,

Aux douceurs de velours, aux éclats de métal,

Qui font du noir abîme un ciel oriental

Tout vibrant de lumières !

Et pour que rien ne manque à ce vivant jardin,

À travers ses massifs, ses gazons, ses corbeilles,

Voici des papillons et voici des abeilles

Qui voltigent soudain ;

Voici, pour remplacer le soleil qu’il réclame,

Tous les phosphorescents éclairant ces couleurs.

Et leur vol radieux porte de fleurs en fleurs

Comme un baiser de flamme.