Le Jour des Morts

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Je prends ces fleurs, dont les corolles

Ont encor des souffles vivants,

Et sur l'aile des brises folles

Je les disperse aux quatre vents.

Dans l'ombre où, tombés avec joie,

Vous frissonnez pâles et nus,

C'est à vous que je les envoie,

O soldats ! ô morts inconnus !

O soldats morts pour la patrie !

Qui, déjà glacés et mourants,

L'avez acclamée et chérie,

O mes frères ! ô mes parents !

O ma généreuse famille !

O parure de nos malheurs !

Ces fleurs dont la corolle brille,

Je vous les offre avec mes pleurs.

O mobiles, gais et superbes,

Si voisins de l'enfance encor,

Avec vos visages imberbes

Et vos cheveux aux reflets d'or !

Cavaliers, soldats de la ligne,

Turcos, par le soleil brûlés,

Vétérans au courage insigne,

Chasseurs d'Afrique aux fronts hâlés !

Où dormez-vous ? Pour vous sourire,

Où peut-on se mettre à genoux,

Héros qui voliez au martyre

Et qui l'avez souffert pour nous ?

Nous l'ignorons. C'est là peut-être.

Qui peut le dire ? Et c'est pourquoi,

Lorsque enfin nous allons renaître,

Pleins de bravoure et pleins de foi,

Après ces longs jours de souffrance,

De haine et de meurtre exécré,

Le sol tout entier de la France

Nous sera désormais sacré.

Foule par la guerre immolée,

Nous adorerons en tout temps

Cette terre partout mêlée

A votre cendre, ô combattants !

Et quand la Paix aux mains fleuries

Aura, nourrice des chansons,

Ravivé l'herbe des prairies

Et les fleurettes des buissons,

Vos sœurs, vos mères, vos amantes

Viendront dans les champs embaumés,

Parmi les campagnes charmantes,

Chercher la place où vous dormez,

Pâles d'une espérance folle,

Et, rêveuses, suivant des yeux

Le ruisseau pourpré qui s'envole

Avec un bruit mystérieux, —

La colline où frémit le tremble,

Le nid d'où l'oiseau s'envola

Et la place où le rosier tremble,

Se diront : C'est peut-être là !