Le journal de firmin

By Alfred Essarts

Written 1851-01-01 - 1851-01-01

Il n'avait pas voulu d'un voyage où son âme

A côté des plaisirs pouvait placer un blâme.

Au plus cruel supplice il se fût exposé

En supportant un homme odieux, méprisé.

Paul resta donc. Il eut d'abord une pensée :

Entreprendre une longue et rude traversée,

Aller étudier un pays jeune encor,

L'Amérique, sauvage au diadème d'or.

Mais il se dit ensuite : « Un jour, si la comtesse

Avait besoin de moi, faut-il que je la laisse,

Que je mette entre nous l'intervalle des mers ?

Non, dussé-je éprouver des regrets bien amers,

Je préfère l'exil. »

Pour étouffer la flamme

Que nourrissait en lui l'image d'une femme,

Pour tromper ses ennuis il se mit à courir

Vers tous les horizons, hélas ! sans moins souffrir.

Ah ! ne descendez pas dans le creux des vallées,

Évitez les forêts, retraites isolées ;

Ne vous asseyez pas auprès du clair ruisseau ;

N'écoutez pas le vent ou les feuilles ou l'eau,

Vous tous que le chagrin a surpris avant l'âge.

L'esprit sort plus troublé du calme paysage,

Et dans cette harmonie où la terre s'endort

La douleur se ressent plus pénétrante encor.

Il faut, à qui souffrit, le tumulte des villes.

Car s'il sonde inquiet les horizons tranquilles,

Il trouve plus de deuil en cherchant le repos…

L'ordre est autour de lui, son cœur c'est le chaos.

Paris est entouré d'une verte ceinture,

Admirable ornement donné par la nature :

C'est Meudon, c'est Saint-Cloud, cet immense jardin

Où les arbres géants font rêver de l'Éden,

Et tout auprès duquel passe calme la Seine

Épanchant doucement son urne toujours pleine ;

C'est Verrières qui va, montueux et fleuri,

Rejoindre par ses bois Versailles, Satory ;

C'est la Bièvre baignant sa féconde vallée

Et promenant son eau sous les saules voilée ;

C'est Enghien et son lac ; c'est le gai Fontenay

Qui fait croître la rose auprès des bois d'Aulnay ;

C'est Bellevue, Auteuil, pays de l'élégance ;

Marly qui fut royal jusqu'à l'extravagance ;

Saint-Germain, d'où les yeux, en dominant Paris,

Sont devant ce géant moins charmés que surpris.

Que nommerai-je encor ? Que de bourgs, de villages,

De bois qui sont pour nous des remparts de feuillages !

Ainsi notre Firmin, pour abréger le jour,

Changeait incessamment de but et de séjour.

Un album sous le bras, des crayons dans sa poche,

Il s'en allait pensif, triste, mais sans reproche.

Quand il s'était assis à l'angle d'un chemin,

Tantôt par une esquisse il occupait sa main ;

Et tantôt il laissait la vague poésie

Jeter sur le papier, selon sa fantaisie,

Quelques-uns de ces vers où le cœur trop ardent

Prend, à défaut d'amis,,le ciel pour confident.

Je ferai peu d'emprunts à ce recueil intime.

Le rêve vaporeux n'aime pas qu'on l'imprime.

Voici quelques extraits du JOURNAL DE FIRMIN ;

Je les donne… Ils seront oubliés dès demain :

Assis et méditant sur le bord de la route,

Je regarde sans voir, — sans entendre j'écoute.

Tout parle autour de moi, mais je ne comprends pas

Ces langages divers si confus et si bas.

Partout l'œuvre de Dieu lentement s'élabore :

Depuis le souffle d'air jusqu'au grain qui s'ignore,

Tout suit à son insu quelque secrète loi :

Et j'interroge tout, sans me connaître, moi !

Hélas ! je n'ose plus m'interroger moi-même,

Lorsqu'afin de me fuir je fuis celle que j'aime,

Lorsque de tout bonheur exilé désormais,

Je ne veux plus savoir à quel point je l'aimais !

Mon amour est un crime et ma plainte un blasphème :

Mais Dieu m'a pardonné puisque je me soumets,

Et pour les fronts courbés il n'a pas d'anathème.

Rêve de l'avenir, qui ne vous a pas fait ?

Nul ne voit le présent comme il faut qu'on le voie,

Nul n'accepte la vie avec calme, avec joie,

Ainsi qu'un céleste bienfait.

Demain, toujours demain… Jamais l'heure présente

Ne suffit à nos vœux, à nos brûlants désirs ;

Demain doit nous verser, d'une main complaisante,

Tous les bonheurs, tous les plaisirs.

Il passe, il a déçu notre attente frivole…

Encore un lendemain… Tout nous semble sauvé !

Ainsi, de jour en jour, l'existence s'envole ;

Et qu'a fait l'homme ? — Il a rêvé.

Dites-moi, compagnons qui suivez cette route,

Pourquoi marcher ainsi, mornes, les yeux baissés ?

— C'est que chacun de nous songe aux plaisirs passés,

Et que notre avenir n'est encore qu'un doute.

Dites-moi, compagnons qui suivez cette route,

Avez-vous ressenti l'épreuve de l'amour ?

— Nous en avons connu les délices un jour ;

Il ne nous a laissé que le vide et le doute.

Dites-moi, compagnons qui suivez cette route,

Croyez-vous qu'elle mène au moins vers un bon port ?

— Nous sommes bien certains qu'elle mène à la mort…

Gloire, fortune, amour, le reste n'est que doute.

Je dis à la fleur : « Qui donc t'a plantée

Et qui t'a donné tes fraîches couleurs ? »

Avant de répondre elle est emportée

Pour être vendue avec d'autres fleurs.

Je dis aux forêts : « Votre toit de feuille

Est un saint asile où je rêve en paix. »

A peine ai-je dit, que l'automne cueille

L'abri bienfaisant que je bénissais.

Je dis au grand bœuf pâturant dans l'herbe :

« L'églogue pour moi renaît à te voir. »

Un paysan vient, et le bœuf superbe,

Une corde au cou, marche à l'abattoir.

Je dis, admirant la flèche : hardie

Du temple de Dieu : « Quelle noble tour ! »

Mais la foudre tombe, et dans l'incendie

Le temple de Dieu s'écroule à son tour.

Je dis aux vapeurs qui dans l'étendue

Vont rapidement « Quelle main prend soin

De vous soutenir ainsi ? » Mais la nue

Ne peut me répondre, elle est déjà loin.

Je dis au Bonheur : « Hôte de caprice,

Ne peux-tu rester un jour avec nous ? »

Le Bonheur sourit et dehors se glisse,

Quand nous l'appelons en vain à genoux.

Et je dis, sentant que sur moi retombe

L'ennui de mon cœur, plein de mille effrois

« Quand saurai-je enfin ? » — « Demande à la tombe ;

C'est là qu'on sait tout, » me dit une voix.

Moissons, je vous voyais si belles ce matins.

O fleurs, je vous voyais ce matin si brillantes !…

Les épis sont couchés, et de ces fleurs riantes

Il ne reste plus rien, qu'un souvenir lointain.

Jeune homme, ce matin, j'admirais ton courage ;

Tu marchais dans la vie ainsi qu'un fier lutteur.

Te voilà triste, pâle, énervé, sans ardeur…

Qui donc vous a soudain courbés tous ?

— Un orage.

Un homme cheminait : sur son noble visage

Se lisaient la fatigue et l'ennui du voyage.

Ému je m'approchai. — « Je voudrais bien savoir

Où vous allez si vite et par ce ciel si noir ? »

Il répondit pensif : — « Je l'ignore moi-même.

Le désir de changer est mon besoin suprême,

Et pour suivre toujours cette invincible loi,

Sans me tracer de but, je vais droit devant moi. »

C'est la vie, oui la vie. — Et notre humaine race

Suit presque à son insu toujours la même trace.

Elle va sans prévoir l'incertain avenir,

Semblant même parfois ne pas se souvenir,

Elle va devant elle ; une main invisible

Lui marque son sentier, un sentier inflexible.

Vainement nous sentons nos forces se tarir,

Il nous reste toujours la force de souffrir ;

Et nous devons marcher, quand bien même avant l'âge

Nous aurions la fatigue et l'ennui du voyage.

L'un cherche le mot de toute sa vie,

L'autre une espérance à jamais ravie ;

L'un chante son hymne aux accords pieux,

L'autre avec horreur regarde les deux ;

L'un attend la fleur des belles chimères,

L'autre n'a puisé qu'aux coupes amères ;

L'un meurt en doutant, l'autre dans la foi…

— Savants d'ici-bas, savez-vous pourquoi ?

Heureux l'arbre ignoré dans la forêt profonde !

En ses vastes rameaux il cache tout un monde

De feuilles et de fleurs et d'oiseaux gazouillants ;

Le soleil pour sa cime a des rayons brillants ;

Et la mousse, à son pied doucement arrondie,

L'abrite quand, l'hiver, la terre est refroidie.

Chaque année il renaît et peut, grâce au printemps,

Reverdir, en dépit des injures du temps.

L'homme n'a qu'un printemps bien court, bien éphémère

Et comme son bonheur sa jeunesse est chimère.

Vainement il s'attache à des biens décevants :

Sa grâce et sa beauté passent comme les vents.

La vieillesse l'atteint de ses glaces mortelles ;

Et lorsqu'à ses regards tout semble se ternir,

Le printemps ne vient plus couvrir de fleurs nouvelles

— Comme l'arbre — son corps qui ne peut rajeunir.

Aux joncs amarrée, auprès de la rive,

Il est une barque aux sombres couleurs.

Le rameur est fort, et quiconque arrive.

Passera le lac tout formé de pleurs ;

Le lac où chacun répand une larme ;

Le lac, dont l'aspect inspire le deuil,

Et que l'âme passe avec grande alarme

Quand elle a laissé le corps au cercueil.

Là ne volent point les oiseaux agiles ;

Là ne croissent pas les riantes fleurs…

Dans leur nudité s'y dressent des îles

Qu'effleure la barque aux sombres couleurs.

Le jour et la nuit, l'on pourrait entendre

De rauques sanglots, des gémissements…

Ici la fureur, là. le soupir tendre

Qu'échangent dans l'air les âmes d'amants.

Qu'ai-je dit ?… Au lac des ondes funèbres

Il n'est qu'une nuit, il n'est plus de jour.

Un soupir d'amant parmi les ténèbres !

Non, non, en ces lieux il n'est plus d'amour.

On n'y sait plus rien des choses passées.

C'est vers l'inconnu qu'on est emporté

Et l'âme en tremblant poursuit ses pensées

Devant le grand seuil de l'éternité !

Il est des êtres de mystère

Qui n'apparaissent sur la terre

Que pour souffrir et s'isoler ;

Il est d'heureuses créatures

Que chaque jour vient appeler

Vers des jouissances futures.

Les premiers gardent leur secret

Pas un plaisir ne les distrait

De leur route d'anachorète ;

Les secondes n'ont pas le temps

De s'apprêter à la retraite,

Car leur vie est un long printemps.

Mais le bonheur qui ne se fonde

Que sur les ivresses du monde,

Vaut-il un souhait, un seul vœu ?

Et n'est-elle pas plus féconde

Cette paix qui nous vient de Dieu,

Qu'un éclat qui dure si peu ?

Avez-vous quelquefois, dans les jours de tristesse,

Interrogé tout bas votre cœur qui battait ?

Vous a-t-il dit pourquoi tout lui pèse et le blesse,

Vous a-t-il livré son secret ?

L'homme a des temps marqués pour l'ardente folie,

Puis vient à son chevet un cortége d'ennuis ;

Et son rire s'éteint sous la mélancolie,

Comme le soleil sous les nuits.

Ainsi l'ombre toujours succède à la lumière,

Au pouvoir la faiblesse, au triomphe le deuil.

C'est la leçon de Dieu, que l'ange funéraire

Écrit sur le bois d'un cercueil.

J'aime à voir sur le bord d'un chemin bien agreste

Une humble croix qui dit : « Passants, inclinez-vous ! »

Dans les rares pays où la croyance reste,

Le voyageur s'arrête et se met à genoux ;

Car en apercevant, près du champ solitaire,

Le signe vénéré du salut de la terre,

Il comprend que Dieu même a pris soin de marquer

La place où ses enfants le viendraient invoquer.

Noble élan de la foi, chère et sainte coutume,

D'un sublime passé témoignage posthume !

A ces croix du chemin, autrefois nos aïeux

Apportaient leur hommage et leurs présents pieux ;

Quand ils allaient aux champs, ils ouvraient la journée

En priant ; et le soir, leur tâche terminée,

Rendaient grâces à Dieu, qui, d'un éclat vermeil,

Avait sur les moissons fait luire le soleil.

Oui, cette croix de bois surmontant la campagne

Annonce que partout le ciel nous accompagne,

Et qu'il n'est pas besoin de temples fastueux

Pour que le Créateur daigne entendre nos vœux.

Le Christ, enfant du peuple et né dans une étable,

Reprend ici pour moi sa forme véritable.

Que de fois, m'égarant, afin de mieux rêver,

Sur son haut Golgotha je crus le retrouver,

Lorsque m'apparaissait quelque naïve image,

Œuvre due au ciseau d'un sculpteur de village !

Et je pensais alors qu'il est doux de sentir,

Au plus profond du cœur, l'amour du Dieu martyr,

Et de savoir comprendre un sublime symbole

Qui nous instruit heureux, et souffrants nous console.

On m'a dit que, parfois, cette croix, au passant,

Indiquait la justice et le rachat du sang,

Lorsque des meurtriers avaient, à cette place,

Égorgé l'innocent qui leur demandait grâce !

Tel est ton sens, ô croix ! qui, dressée en ce lieu,

Est le premier avis des sentences de Dieu !

Dans ta simplicité, ta nudité rustique,

Tu produis sur mon cœur un effet magnétique ;

Et lorsqu'autour de moi ne s'élève aucun bruit,

Quand le soleil se couche et fait place à la nuit,

Sur, l'horizon brumeux voyant la croix dressée,

Chactas, le père Aubry, s'offrent à ma pensée…

N'est-ce pas le désert où l'ermite se plut

A planter de ses mains le signe du salut ?

Sans doute le vieillard n'est pas loin… Au sauvage,

Veuf de sa bien-aimée, il prêche le courage…

Bientôt il va venir, au pied du crucifix

Reprendre de la force en songeant à son fils…

Mais qui peut de la croix s'approcher à cette heure ?

Une femme !… Elle est jeune, elle est belle, elle pleure…

Pauvre enfant qui gémis, quel bien veux-tu ravoir ?

Est-ce l'honneur perdu ? n'est-ce encor que l'espoir ?

Va, je respecterai ta tristesse naïve,

Je le laisse élever ta prière plaintive,

Ton secret, sans danger, de ton cœur sortira,

Parle et verse tes pleurs, — car Dieu seul t'entendra.

La vie est une arche

Qui flotte toujours,

Emportant nos jours…

Car tout marche.

On voit les humains

Étendre les mains

Vers les biens d'une heure.

Et tout pleure.

On les voit, haineux,

Pour un peu de place

S'égorger entre eux…

Quand tout passe.

Parfois le bonheur

Paraît sans mélange

Réjouir le cœur. .

Mais tout change.

Combattre le sort

Est une folie ;

Arrive la mort…

Tout, s'oublie.

Pourquoi, lorsque l'homme succombe

Dans le mal profond de l'ennui,

Ne sort-il jamais de la tombe

Une voix qui parle avec lui ?

Pourquoi dans la nuit éternelle

Notre raison demeure-t-elle ?

Pourquoi ces ténèbres sans fin ?

Faut-il donc avoir cessé d'être

Pour voir par l'âme et pour connaître ?

Faut-il mourir pour vivre enfin ?…

Où serait le bonheur dans la terrestre vie,

Si l'homme ne croyait que par l'éternité ?

Elle sera suivie

Comme le froid hiver est suivi par l'été.

Mais que serait-ce donc si la vie en ce monde

Devait durer toujours,

Et si Dieu n'endormait dans une nuit profonde

Les orages des jours ?

Vous tous, ô doux rêveurs, qui, pour votre infortune,

Évitez les sentiers d'une foule importune ;

Poëtes, qui suivez soit une vision,

Soit une étoile aux cieux — ou mystère ou rayon, —

Vous êtes les enfants d'une même famille ;

Tous vous portez au front l'auréole qui brille ;

Vous avez senti tous la haine et le mépris

Au bruit de votre nom soulever les esprits.

Mais vous les dédaignez, ces clameurs de la foule ;

Vous la laissez passer, cette orageuse houle ;

Jamais on ne vous voit, vers l'abîme baissés

Pour apaiser la foule et ses flots courroucés :

Car vous êtes bien haut, plus haut que la tempête,

Et l'aile de l'archange effleure votre tête.

Rêveurs, votre génie et votre adversité

Ont fait entre vous tous une fraternité.

Qui vous disputerait ce beau titre de frères

Que vous payez toujours par les mêmes misères ?

Est-il vrai ? Cette vie est-elle une imposture ;

Ce monde, un grand théâtre où chaque créature

S'en vient — tout humblement — ou bien avec hauteur

Sous quelques oripeaux prendre un masque d'acteur ?

Faisons-nous une vive et folle comédie,

Qu'interrompt un éclat de noire tragédie ?

Ne voit-on pas le rire humecté par des pleurs

Et le fard obscurci par de sombres couleurs ?

Yorick, pauvre bouffon qui, de ta voix joyeuse,

Décochais, comme un dard, l'épigramme railleuse ;

Yorick, ton crâne roule au gré du fossoyeur ;

Le fou du roi n'est plus qu'un objet de frayeur.

— Et toi, rêve d'amour et de mélancolie,

Où vas-tu t'égarer, innocente Ophélie ?

Tu vivais pour aimer… Quel philtre, quel poison

A troublé ton bonheur et terni ta raison ?

— Prince de Danemarck, Hamlet, quel est ton rôle !

Tu dois mentir ton âme et fausser ta parole.

Tu ris… On ne voit pas que tu grinces des dents ;

On ne voit pas tes pleurs qui tombent en dedans.

Oui, la vie est ainsi : la joie et la tristesse

Doivent, comme deux sœurs, s'y coudoyer sans cesse ;

Et nul n'en connaîtrait, s'il ne sait lire au fond,

L'arcane lamentable et le dehors bouffon.

Pâle flambeau des soirs, qui veilles sur le monde,

Quand le soleil couchant est descendu dans l'onde,

Compagnon du sommeil, astre silencieux,

Te voici ! tu reprends ta place au haut des deux.

Ainsi, lorsque la nuit a déployé ses voiles,

Évoquant aussitôt ton cortège d'étoiles,

Dans l'espace azuré tu montes doucement,

Et ta chaste lumière emplit le firmament.

Tes rayons, en glissant sur l'orbe de la terre,

Semblent enveloppés de deuil et de mystère ;

S'ils ramènent le calme, ils apportent l'effroi…

On a peine à comprendre un feu qui reste froid.

J'aime quand, tout se tait. Du fond de ce silence

Le cœur religieux avec ardeur s'élance :

Sans rencontrer d'obstacle il monte à l' Éternel ;

Car la nuit n'a pas d'ombre alors qu'on voit le ciel.

A ton aspect pourtant, une tristesse amie

Saisit l'âme devant la nature endormie ;

Tu gardes les secrets qui redoutent le jour ;

Tu caches le malheur et protéges l'amour.

C'est l'heure où l'aveu tendre a de mystiques ; charmes,

C'est l'heure où l'orphelin laisse couler ses larmes.

Les couples bien unis s'en vont sous les grands bois,

L'homme éprouvé s'enfuit loin du bruit et des voix.

Oh ! que de fois l'amant, que de fois le poëte

Ont invoqué Phœbé, la déesse muette,

Qui, sans les écouter, va d'un pas diligent,

Belle de majesté sous son bandeau d'argent !

Sur le faîte des tours qui surmontent nos villes,

Sur les marais dormants et sur les champs fertiles,

Descends, rayon si pur ; visite les tombeaux

La nuit réserve aux morts ses funèbres flambeaux.

Ils ont vécu… Mon œil interroge leurs traces.

Ils dorment maintenant le sommeil éternel ;

Et s'ils se réveillaient, sur leurs livides faces

Le monde en frémissant verrait le doigt mortel.

Ils ont aimé… Jadis dans leur âme brûlante

Le choc des passions produisit des combats ;

Leur lèvre eut les accents de la langue éloquente

Que les couples heureux savent parler tout bas.

Ils ont souffert… Ils ont traversé notre vie

Dans l'épreuve du sort, les yeux mouillés de pleurs.

De nous ou d'eux, lesquels sont plus dignes d'envie ?

Eux qui nous ont laissé le fardeau des douleurs !

Savez-vous où l'on trouve un bonheur sans mélange ?

Est-ce au sein de l'enfance, à l'ombre du berceau ?

On dit que c'est au ciel, sous les ailes de l'ange.

Le mot de cette énigme est donc dans le tombeau !

Ah ! si l'on aime encore, et si l'on se rappelle

Dans le mystérieux et céleste séjour,

N'est-il pas des tourments pour une âme fidèle

Qui, même près de Dieu, garde l'ancien amour ?

Quoi ! dans l'azur des cieux comme dans notre fange

L'âme ne peut passer sans tache et sans douleurs

Il n'est donc nulle part de bonheur sans mélange…

On croit que les élus versent parfois des pleurs.

Ami, suivons tous deux le bord de la colline,

Et rêvons de la mort quand le soleil décline.

Phœbé sur l'horizon se lève doucement,

Et sa blonde lumière emplit le firmament.

Pensons à nos chéris, dont la pieuse étreinte

Nous donnait autrefois la félicité sainte ;

Mais quand un deuil profond s'appesantit sur nous,

Ils ont l'âme plus calme et le sommeil plus doux.

Sur l'immense Océan, dans les lointaines îles,

Il est des havres sûrs, il est des ports tranquilles

Où le vent n'a jamais poursuivi les vaisseaux…

On trouve cet abri dans le sein des tombeaux.

Là cessent les soucis, les veilles dévorantes ;

Là se sèchent les pleurs dont s'humectent nos yeux ;

Là finit le chemin des familles errantes,

Et le pauvre s'y place au rang des plus heureux.

Surtout on n'y voit pas les tempêtes des villes

Et les convulsions de nos guerres civiles ;

On échappe à l'horreur d'un siècle dépravé

Qui pour chef a le sabre, et pour trône un pavé.

Comme l'air à présent est lourd et délétère !

Quel spectacle hideux nous présente la terre !

Les hommes ne sont plus que des loups dévorants ;

Au cri de liberté se lèvent des tyrans.

Leur âme, où l'athéisme a fait un large vide,

De plaisirs seulement, de bien-être est avide.

Le fusil à la main ils se disputent l'or,

Et quand ils l'auront pris, ils se battront encor.

Dans la source où la muse avait trempé son aile

Ils jettent le. poison, d'une main criminelle.

Ils ont anéanti jusqu'à l'illusion,

Et sous leur pied brutal meurt l'inspiration.

Ce tumulte incessant, ce mouvement de houle

Et ce culte insensé que l'on rend à la foule

Ont perdu sans retour la raison des mortels :

Le droit tombe où la force élève ses autels.

Oh ! fuyons ce tableau navrant pour le poëte,

Cherchons, hors des cités, quelque agreste retraite ;

Allons, allons vers Dieu, notre suprême appui :

De notre affliction le remède est en lui.

Laissons la multitude envahir chaque place,

Laissons les carrefours vomir leur populace,

Et loin des passions de ces fous pleins de fiel

Rêvons les oasis que nous promet le ciel.

Le poète autrefois était presque un apôtre,

Mais qui l'écouterait ? — Ce temps n'est plus le nôtre,

Car nous sommes de trop dans ces jours de combats,

Et quand nous parlerions on ne comprendrait pas.

Suivons, suivons tous deux le bord de la colline

Et rêvons… Le soleil dans la vapeur décline,

Phœbé sur l'horizon se lève doucement

— Ton œuvre est, ô mon Dieu ! belle éternellement !

La chair est le tyran de l'âme :

C'est son appétit sensuel

Qui fait, dans notre monde infâme,

Trôner un dieu matériel.

La passion qui nous consume

Est une torche qui s'allume

Au foyer mortel de l'enfer ;

Et notre siècle qui s'y voue

Et s'enorgueillit dans la boue,

N'est plus même un siècle de fer.

L'esprit, cette essence trop pure,

Trop chaste pour un temps blasé,

N'est, au cœur de la créature,

Qu'un luth sans voix et comme usé.

Son chant déplairait à la terre ;

Dans notre bruit il doit se taire ;

Ses accents sont trop beaux pour nous.

La Volupté règne en ce monde,

Et devant son idole immonde

Nous brûlons l'encens à genoux.

Pourtant, insensés, prenez garde

A la leçon de l'avenir.

Songez que Dieu qui vous regarde

Par vous-mêmes veut vous punir.

Un jour, dans l'ivresse des fêtes

Vous sentirez fléchir vos têtes,

Et la force vous manquera.

Alors de l'esprit qui console

Vous invoquerez la parole…

Mais en vous l'esprit se taira.

Mon âme est triste, hélas ! triste jusqu'à la mort.

Qu'ai-je fait pour plier sous le poids qui m'accable ?

Cette âme qui me ronge est libre de remord ;

Je souffre, et cependant je ne suis pas coupable.

J'éprouve les frissons qu'apporte un vent du nord,

Cet ennui qu'on ressent quand l'hiver lamentable

En sifflements aigus nous annonce la mort

Qui frappe à notre seuil, convive redoutable.

O sombre ennui du cœur, crainte de l'avenir,

Pressentiments de deuil, qui font que l'on frissonne,

Ah ! de grâce, rompez le cercle monotone

Où, comme un prisonnier, je me vois retenir.

Si je dois succomber, en proie au souvenir,

Que vile dans l'hiver descende mon automne.

Lorsque revient le jour, sa lumière importune

Mes yeux qu'ont fatigués les pleurs de l'infortune.

Je voudrais retenir le sommeil… car, hélas !

Je suis las, oui bien las.

Les heures lentement se traînent ; la journée —

Siècle entier — n'est jamais assez tôt terminée.

Isolé désormais, vivant pour le devoir,

J'attends, j'attends le soir.

Et puis le soir revient sans rien rendre à mon âme.

Je sens que ma jeunesse a perdu toute flamme ;

Et le Malheur, posant sur moi sa lourde main,

Me murmure : « A demain ! »

Vous qui nous accueillez dans la sainte phalange

Où les âmes en paix échangent leurs baisers,

Abaissez vos regards, et priez, ô bon Ange,

Non pour les cœurs heureux, — mais pour les cœurs brisés.