Le Lac des Morts

By Armand Renaud

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

J 'AI fondu toute une armée

Dans le profond alambic

D'une vallée enfermée

Entre des rochers à pic.

On a tout tué, de sorte

Qu'un lac de sang s'est formé

Où, sans prendre aucune escorte,

Dans un bateau j'ai ramé.

Il faisait nuit, et la lune

S'émerveillait de se voir,

Loin de la blancheur commune,

Toute rouge en ce miroir.

Autour de moi, quelque chose

Dans l'air se vaporisait,

Qui prenait un reflet rose

Quand un rayon s'y posait.

Et moi qui tenais la palme

De la victoire et du bruit,

Je sentis mon cœur si calme

Que je chantai dans la nuit :

« O morts, que pas un ne bouge !

Splendide est votre tombeau,

Avec ce linceul si rouge

Et ce si pâle flambeau.

« Dormez, les têtes coupées !

Vous rampiez, souffrants troupeaux.

J'ai fait luire les épées.

A vous l'éternel repos ! »

Et vague, douce, infinie,

La voix des échos chantait.

Du lac tiède, l'harmonie

Dans le ciel tiède montait.