Le lai de l’abeille

By Jean Polonius

Written 1827-01-01 - 1827-01-01

De fleur en fleur,

De tige en tige,

Ma folle humeur

Plane et voltige.

Sur son lit d’or,

Las de la veille,

Le riche encor

Ivre sommeille,

Qu’au jour naissant,

Courant, chassant

A l’aventure,

J’ai respiré,

J’ai savouré

L’air épuré

De la nature.

Sots papillons,

Hideux reptiles,

Guêpes stériles

Bruyants frelons,

Souillez la rose

Qui, sans pudeur,

A votre ardeur

Livre sa fleur

A peine éclose !

Aux vains attraits

Dont elle est fière

Moi je préfère

Des bois secrets

L'humble fleurette

Qui croît seulette

Sur le front nu

Du roc fendu

Par la tempête.

L’homme à sa loi

Point ne m’enchaîne !

Ma ruche, à moi,

C’est un vieux chêne,

Dont les rameaux,

Charges d’oiseaux

De tout plumage,

Sur le torrent

Vont balançant

Leur verte image,

Et dont le tronc,

A la bergère

Offrant un pont,

Se courbe au long

Sur une eau claire.

Là, dans mon creux,

Comme un ermite,

Libre, j’habite

Loin des fâcheux.

Cherchant l’ombrage

De mes forêts,

Sur le rivage,

La biche en nage

Vient boire au frais.

Moineaux, fredonnent,

Mouches bourdonnent ;

Le vent gémit,

Le jonc frémit.

Tandis qu’à l’ombre

Des bois déserts,

Lassant les airs

De coups sans nombre,

Le bûcheron,

Depuis l’aurore,

Y mêle encore

L’écho sonore

De sa chanson.

Sur une rose,

Comme un zéphyr

S’arrête, et pose

Sans la flétrir ;

Avec délice

Je sais puiser

Dans le calice

Où je me glisse,

Sans l’épuiser.

La fleur nouvelle

Dont j’ai joui

Reste encor belle

Lorsque j’ai fui.

Sage ouvrière,

Je sais extraire

Un suc divin

De mainte plante

En qui fermente

D’un noir venin

La sève ardente ;

Car tout m’est bon,

Lis ou chardon,

Absinthe ou rose :

Tout par mon art

Se décompose

En doux nectar.

Aux fleurs sans nombre

Donnant l'éveil,

J’en trouve à l’ombre

Comme au soleil ;

Dans les campagnes

Ou les montagnes ;

Près des hameaux

Ou des châteaux ;

Dans les fougères

Des parcs royaux,

Ou sous les pierres

Des cimetières

Et des tombeaux.

Rien ne m’entrave

Dans l’univers.

Joyeuse et brave,

Je fends les airs,

Sans voir dans l’herbe

Le noir aspic,

Ou l’œil superbe

Du basilic.

Sans crainte j’entre

Au fond de l’antre

Noir et profond,

Où sur le ventre

Le fier lion

Sommeille au long.

Sous son œil même,

Tout à loisir,

Je vais choisir

La fleur que j’aime,

Mes doux concerts

Bercent la rage

Du roi sauvage

De ces déserts ;

Mais s’il s’irrite,

Un vif élan

Me soustrait vite

A la poursuite

Du vieux tyran.

Si d’aventure

Un pèlerin

Qui de la faim

Sent la torture,

En mon chemin

S’offre soudain,

Bonne sylphide,

Mon vol rapide

Lui sert de guide

Vers l’arbre creux.

Où, dans ma cache,

J’offre à ses yeux

Un miel sans tache.

Ce miel divin

Calme sa faim :

Ma source claire

Le désaltère ;

Au pied du tronc,

Dans la rivière,

Lavant son front.

Noir de poussière,

Sur le gazon

Il fait un rêve,

S’éveille, achève

Son oraison,

Prend son bâton,

Et gai se lève.

Mais si des bons

Mes humbles dons

Sont le partage,

Prompte à sévir,

Je sais punir

Dès qu’on m’outrage.

Gare à mon dard !

Il sort, il part :

De veine en veine,

Son aiguillon

Verse un poison

Brûlant de haine.

En vain souvent,

Dans ma furie,

En le perdant,

Je perds la vie ;

Des oppresseurs

Du moins les pleurs

M’ont soulagée,

Et si je meurs,

Je meurs vengée !