Le lait

By Émile Verhaeren

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Dans la cave très basse et très étroite, auprès

Du soupirail prenant le frais au Nord, les jarres

Laissaient se refroidir le lait en blanches mares,

Dans les ronges rondeurs de leur ventre de grès.

On eût dit, à les voir crêmer dans un coin sombre,

D'énormes nénuphars s'ouvrant par les flots lents,

Ou des mets protégés par des couvercles blancs

Qu'on réservait pour un repas d'anges, dans l'ombre.

Plus loin, les gros tonneaux étaient couchés par rangs,

Et les jambons suant leurs graisses et leurs sangs,

Et les boudins crevant leur peau, couleur de cierge,

Et les flancs bruns, avec du sucre autour des bords,

Engageaient aux fureurs de ventres et de corps…

— Mais en face le lait restait froid, restait vierge.