Le Landgrave De Fer

By Catulle Mendès

Written 1876-01-01 - 1876-01-01

Ludwig, qu'on appelait le Landgrave de fer,

Ayant chassé les loups sous la bise d'hiver,

Errait, le soir tombant, dans une étroite gorge.

Il vit luire à cent pas la vitre d'une forge,

Courut, poussa la porte, et dit au forgeron :

« Mon cheval éventré d'un seul coup d'éperon

Se débat, tout sanglant, dans la bruyère rouge ;

Je suis las ; loge-moi cette nuit dans ton bouge. »

L'autre dit : « Si tu veux mal dormir, dans ce coin

Tu trouveras un lit fait de paille et de foin.

Cependant, étranger, parle et fais-toi connaître. »

Le Landgrave hésita.

« J'ai nom Albrecht. Mon maître,

Ludwig, que vous nommez le Landgrave de fer,

Gouverne la Thuringe et la Saxe.

— Et l'Enfer !

S'écria le manœuvre avec un air farouche.

Qui proféra ce nom doit s'essuyer la bouche ;

Et j'aurais préféré, certes, n'avoir pas su

De quel maître est valet l'homme que j'ai reçu.

N'importe ! Quel qu'il soit, d'où qu'il vienne, où qu'il aille,

Honneur à l'hôte ! Étends ton manteau sur la paille. »

Le Landgrave Ludwig, couché, ne dormit pas,

Non qu'à sa tête lourde et qu'a ses membres las

Le repos ne fut doux que sur un lit de plume,

Mais à cause du bruit du marteau sur l'enclume.

Dans le rougeâtre soir où la flamme, d'un jet

Brusque, brille et s'éteint, le forgeron forgeait,

En scandant son labeur de paroles étranges.

« O Landgrave, seigneur des forêts, qui te venges,

Par un homme pendu, d'un cerf pris dans ton bois ;

Seigneur de la cité, qui voles les bourgeois ;

Seigneur des champs féconds, de qui les mains avides

Font que le manant pleure auprès des granges vides ;

Toi qui, le soir, sortant de ton nid de vautour,

T'embusques, pour piller les marchands, au détour

Des chemins, et t'en vas sans laver tes mains rouges ;

Prince que l'on redoute, au point que, quand tu bouges,

Tout s'ébranle de peur autour de tes desseins ;

Tortureur des vivants, blasphémateur des saints ;

Oh ! ton âme de fer, Landgrave, que n'est-elle

Le fer docile et chaud que mon marteau martèle ! »

Ainsi, sans plus songer qu'un autre homme était là,

L'étrange forgeron, forgeant toujours, parla

Jusqu'à l'heure où, luisant sous l'aube reparue,

Le fer qu'il martelait fut un soc de charrue.

Le Landgrave rentra dans son château, pensif.

« Le père sous un chêne et l'enfant sous un if

Attendent, Monseigneur, qu'on avise à les pendre.

— Ils ont leur grâce, vas ! et, de plus, fais-leur rendre

Le sanglier qu'ils ont tué dans ma forêt.

— Les bourgeois d'Eisenach affirment qu'il serait

Dur d'exiger déjà, la misère étant grande,

Le paîment de l'impôt sur le vin.

— Qu'on attende.

— Les marchands que l'on fit captifs ces jours derniers

Offrent d'or cent écus et d'argent cent deniers

Pour leur rançon.

— Qu'ils soient libres ! et que chaque homme

Emporte en s'en allant quatre fois cette somme. »

Ainsi parlait le maître aux vassaux étonnés

De cette humeur nouvelle et des ordres donnés.

Puis, quand la nuit monta sur la tourelle noire,

Il se glissa, tremblant et seul, dans l'oratoire,

Et demeura longtemps en des rêves plongé.

Le Landgrave de fer avait été forgé.