Le Lévrier de Magnus II

By Charles-Marie Leconte De Lisle

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Un chevalier Croisé, vers l'orient de Tarse,

Pousse un cheval plaqué de bardes de métal,

Qui souffle en s'éventant avec sa queue éparse.

Sans guide ou compagnon, loin du pays natal,

L'aventurier, tenace et résolu dans l'âme,

S'en va par le désert à tous les siens fatal.

Le ciel en fusion verse sa morne flamme

Sur les longs sables roux qu'il inonde et qu'il mord,

Mer stérile, sans fin, sans murmure et sans lame.

L'immobile soleil emplit l'espace mort,

Et fait se dilater, telle qu'une buée,

L'impalpable poussière où l'horizon s'endort.

Nulle forme, nul bruit. Toute ombre refluée

S'est enfuie au delà de l'orbe illimité :

La solitude est vide, et vide la nuée.

Ce Chevalier de la Croix rouge est seul resté

Des guerriers qu'abritait sous sa large bannière

L'Empereur qui dompta le Lombard révolté.

Or, César a donné sa bataille dernière ;

Le grand Germain, faucheur des générations,

Un soir, a disparu dans l'antique rivière.

Sa gloire, sa puissance et ses ambitions

Gisent lugubrement sous cette eau glaciale

Qui recèle à jamais le Roi des nations.

On n'a point retrouvé sa chair impériale ;

Et ses margraves, loin du sinistre Orient,

Pleins de hâte, ont mené leur fuite déloyale.

Quelques-uns, d'un rang moindre et d'un cœur plus croyant,

Devant Ptolémaïs, qu'ils nomment Saint-Jean d'Acre,

Ont joint Plantagenet, l'Angevin effrayant.

Le Roi fauve a pris Chypre au vol de sa polacre,

Et, frayant son chemin vers les Murs bienheureux,

Traque, là-bas, les Turks qu'il assiège et massacre.

Pour Magnus, dédaignant le retour désastreux

Ou le Saint Temple, il va conquérir, par le monde,

Quelque royaume, ainsi qu'ont fait les anciens preux.

Il pousse aveuglément sa course vagabonde,

Sans vergogne, sans peur de plus rudes combats.

Si Dieu ne l'aide point, que Satan le seconde !

Qu'il jouisse de tout ce qu'on rêve ici-bas,

Richesse en plein soleil et volupté dans l'ombre,

Et que Mahom l'accueille en ses joyeux sabbats !

Il est brave, il est jeune et fort. Qui sait le nombre

De ses jours triomphants ? Son désir satisfait,

Il se repentira quand viendra l'âge sombre.

N'est-il plus clerc rapace ou vil moine, en effet,

Qui, pour quelques sous d'or, ne puisse, sans scandale,

Absoudre du péché non moins que du forfait ?

Il vouera, s'il le faut, sa terre féodale

Au Saint-Siège, et le noir donjon vermiculé

Où les os des aïeux blanchissent sous la dalle.

Une châsse d'argent massif et constellé

D'émeraudes, avec dix chandeliers d'or vierge,

Le rendront net et tel qu'un Ange immaculé.

Par Dieu ! maint Empereur, que l'eau bénite asperge,

A fait pis, et mourut en paix, qui, sur l'autel,

Le nimbe aux tempes, siège à la lueur du cierge.

Qu'il soit ou non vendu, le Mot sacramentel

Suffit, lie et délie ; et l'unique blasphème

Est de nier qu'un mot lave un péché mortel.

Donc, très tard, dans cent ans, sonne l'heure suprême !

Il aura fait sur terre un premier paradis ;

Puis il trépassera, le front oint du Saint-Chrême.

D'ailleurs, combien d'élus qui se pensaient maudits ?

En avant ! En avant ! Haut l'épée et la lance !

Foin du Diable ! Après tout, le monde est aux hardis.

Il va. Le bon cheval, encor plein de vaillance,

Sous l'homme qu'un réseau de fer vêt tout entier,

Enfonce au sol mouvant qui flamboie en silence.

Pas à pas, et sans halte, il creuse son sentier

Et hume, en secouant le chanfrein et la bride,

La fontaine qui filtre à l'ombre du dattier.

En un pli du désert qu'aucun souffle ne ride,

Elle attire de loin les bêtes dont le flair

Sent germer sa fraîcheur dans la plaine torride.

Sous l'implacable ciel qui brûle, où manque l'air,

Cavalier défaillant, pèlerin qui halète

Se reprennent à vivre en buvant ce flot clair.

Aussi, sans que l'aiguë et massive molette

Le morde aux flancs, le bon cheval hennit vers l'eau

Où le dattier rugueux se penche et se reflète.

L'ardeur de son désir lui gonfle le naseau

Et fait neiger, au bord de la barde imbriquée,

Les flocons de sueur qui moussent sur sa peau.

Voici la roche fauve au désert embusquée,

Et l'eau vive. Tous deux s'abreuvent à longs traits.

Magnus se couche et dort, la tête décasquée.

Sous l'ombre que midi crible en vain de ses rais,

L'étalon dessanglé, dont le ventre bat d'aise,

Libre du lourd chanfrein, broute le gazon frais.

Ils reposent ainsi, sauvés de la fournaise.

Le temps passe. Dans la pourpre de l'Occident

Le soleil plonge enfin, tel qu'une immense braise.

Et, brusquement, la nuit succède au jour ardent.

Le désert allégé soupire. Est-ce l'hyène

Et le chacal qui font, là-bas, ce bruit grondant ?

Quel est ce tourbillon spectral qui se déchaîne ?

Certes, ce ne sont pas chameaux et chameliers

Pérégrinant, selon la coutume ancienne.

Non ! c'est un sombre vol de cinq cents cavaliers,

Pirates du désert, vivant Sémoûn qui rôde,

Jour et nuit, à travers les sables familiers.

L'œil et l'oreille au guet, ils s'en vont en maraude ;

L'yatagan sans gaîne au flanc et lance en main,

Ils viennent, soulevant la poussière encor chaude.

Sinistres, haillonneux, et n'ayant rien d'humain,

Tout leur est bon, chrétiens, croyants, hommes et bêtes,

Forteresse ou couvent qui barre leur chemin.

Puis, des rocs, leur repaire, ils regagnent les crêtes,

Outre le lourd butin, emportant au pommeau

De la selle saignante un chapelet de têtes.

C'est une écume de toute race, un troupeau

Carnassier de soudards chrétiens, de Juifs, de Druses,

Et d'Arabes qui n'ont que les os et la peau.

L'un descend du Taurus ou des gorges abstruses

De l'Horeb, celui-ci du Liban, celui-là

Des coteaux du vieux Rhin, cet autre des Abruzzes.

La soif de l'or et du meurtre les assembla.

Transfuges, renégats, bandits, lèpre vivante,

Ils approchent par bonds rapides, les voilà !

Le noble destrier, qui de loin les évente,

Élargit ses naseaux, gonfle son col dressé,

S'irrite de l'odeur et hennit d'épouvante.

Magnus, sans s'abriter du heaume délacé,

Saisit sa masse, crie et frappe, assomme et tue,

Et, saignant de la nuque aux pieds, gît terrassé.

C'est en vain qu'à lutter encore il s'évertue :

Sa tête tourbillonne, et l'ombre emplit ses yeux ;

La rumeur des chevaux et des hommes s'est tue.

Est-ce la mort qui vient ? Satan, sombre et joyeux,

Va-t-il rompre à jamais tant de force charnelle,

Tant de désirs sans frein d'un cœur ambitieux ?

Est-ce lui qui déjà l'emporte sur son aile,

Qui l'étreint de sa griffe, et souffle par instants

Dans ses os l'avant-goût de la flamme éternelle ?

Rien ! plus rien ! Un soupir des poumons haletants,

Un vertige, un espace immense, une nuit noire.

Magnus oublie, il part, et s'en va hors du temps.

Ainsi, comme du haut d'un âpre promontoire

On voit l'horizon vaste au loin se déployer,

Le vieux Duc songe aux jours lointains de son histoire.

Il marche, le front bas, aux lueurs du foyer,

Tel qu'un morne lion qui tourne dans sa cage,

Heurtant les durs barreaux qu'il ne saurait broyer.

Le vent hurle toujours au dehors et fait rage.

Les Muets sont toujours debout. Sur le pavé

De l'âtre, le Chien noir cligne son œil sauvage.

Magnus se souvient-il, ou bien a-t-il rêvé

Qu'en ses veines la mort mit un frisson de glace ?

Il ne sait. Il poursuit le songe inachevé.

Quel éblouissement inattendu l'enlace ?

Une tente aux longs plis de soie, aux cordes d'or ;

De somptueux coussins posés de place en place ;

Des cassolettes où l'ambre qui fume encor

Unit son tiède arome aux frais parfums des roses,

Filles des chauds soleils de Perse et de Lahor ;

En leurs gaînes d'argent tordant leurs lames closes,

Des sabres, des poignards aux courts pommeaux polis,

Constellés de saphirs et de diamants roses ;

De grands bahuts ouverts et jusqu'au bord emplis

D'un étincellement de pièces métalliques,

Besans, schiqels, sequins, aigles à fleurs de lys ;

D'éclatants ostensoirs, des coffrets à reliques,

Des chandeliers d'autel, des mitres et des croix,

Et des chapes de prêtre et des éphods bibliques.

Or, lui-même, vêtu tel que les anciens rois

D'Orient, est assis, couvert de pierreries,

Sous cette vaste tente aux splendides parois.

Il a conquis son rêve, et sur les deux Syries

La terreur de son nom plane sinistrement,

Comme un oiseau de proie autour des bergeries.

Il a tout renié, l'honneur et le serment

Du chevalier, le nom et la foi des ancêtres ;

Il règne par l'embûche et par l'égorgement.

Les bandits qui l'ont pris, voleurs, apostats, traîtres,

L'ont fait roi du pillage et dieu des Assassins,

Ayant Luxure, Orgueil et Cruauté pour prêtres.

Mieux que Scheikhs de tribus et Soudans sarrasins,

Il a de grands harems pleins de femmes fort belles

Que surveille un troupeau d'eunuques Abyssins ;

Arabes du Hedjaz aux longs yeux de gazelles,

Juives aux cheveux noirs, Persanes aux seins bruns,

Et négresses d'Égypte aux ardentes prunelles.

Les Chefs Croisés sont tous ou partis ou défunts ;

Le grand Salah-Ed-Din est couché, roide et grave,

Dans sa tombe royale, au milieu des parfums.

Donc, Magnus n'a plus rien qu'il craigne, ou qu'il ne brave ;

Ce qu'il condamne meurt, ce qu'il veut est à lui :

L'éruption de ses désirs n'a plus d'entrave.

L'œil du Diable évoqué dans l'ombre n'a pas lui ;

Il n'a point fait de pacte et dévoué son âme

Pour l'empire et pour l'or qu'il possède aujourd'hui.

Quand la lointaine mort viendra trancher la trame

Des instants orgueilleux de sa félicité,

Il ne redoute pas que Satan le réclame.

N'a-t-il pas, en lieu sûr, pour le cas précité,

Son lourd butin, la part du lion, qu'il amasse

Pour être la rançon de son éternité ?

Aussi bien, le Malin, qui ricane et grimace,

N'émousse, certes, ni n'allège, jusqu'ici,

Le fil de son épée ou le poids de sa masse.

Jésus, s'il règne aux cieux, ne prend guère en merci

Ses ouailles qu'il livre à qui les tond et mange ;

Donc, pourquoi lui, Magnus, en prendrait-il souci ?

Qu'on les garde un peu mieux, ou qu'en somme on les venge !

Ainsi, de jour en jour, au cœur de l'Apostat

L'oubli des vains remords amoncelle sa fange.

Or, le Diable l'entraîne au suprême attentat.