Le Lézard
Written 1874-01-01 - 1874-01-01
CAMPAGNARD, je me mêle à tous vos jeux rustiques,
Amusé des chansons, m’exaltant aux cantiques ;
Voici comme jasait, hier, un joyeux gars,
Et le feu de son cœur brillait dans ses regards :
« Avec une jeune veuve,
Tendre encor, j’en ai la preuve,
Savante à parler français :
En causant de mille choses,
Par la bruyère aux fleurs roses,
Tout en causant je passais.
« C’était en juin, la chaleur était grande.
Sur le sentier qui partage la lande,
Au beau soleil se chauffait un lézard ;
Et dans ses tours, ses détours, le folâtre
Faisait briller son dos lisse et verdâtre
Et secouait la fourche de son dard.
« Mais, hélas ! à notre approche.
Le petit fou vers sa roche
Fuit, et pour le rappeler,
Pour rappeler ce farouche.
Sur un air des bois ma bouche
Longtemps s’épuise à siffler.
« O mes amis, ne plaignez pas ma peine !
Car sur mon bras, comme une molle chaîne,
S’était posé son bras flexible et rond ;
Et par instants une mèche égarée.
De ses cheveux une mèche cendrée
Avec douceur venait toucher mon front.
« Certe, à lézard et vipère
Tout siffleur vendrait, j’espère,
À ce prix-là ses chansons,
Sans trouver l’heure trop lente,
Ni la chaleur trop brûlante,
Ni trop maigres les buissons.
« Donc, croyez-moi, dans cette heureuse pose,
Sous le soleil et jusqu’à la nuit close
J’aurais sifflé fort gaîment ; mais voilà,
Mes bons amis, voilà que le vicaire,
Vêtu de noir et disant son rosaire,
Pour mon malheur vient à passer par là :
« Cœurs damnés ! musique infâme !
« Holà ! holà ! jeune femme,
« Si vous craignez par hasard
« Le purgatoire où l’on grille,
« Quittez ce siffleur de fille,
« Ce beau siffleur de lézard ! » —
Tel fut son gai récit qu’en mes rimes j’expose,
Mais le feu s’est perdu dans la métamorphose.
Vous, une histoire aussi sous vos grands arbres verts,
Cher poète : elle aura du charme dans vos vers.