Le lièvre et les grenouilles

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

Un lièvre en son gîte songeoit

(Car que faire en un gîte à moins que l'on ne songe ?) ;

Dans un profond ennui ce lièvre se plongeoit :

Cet animal est triste, et la crainte le ronge.

Les gens d'un naturel peureux

Sont, disoit-il, bien malheureux !

Ils ne sauroient manger morceau qui leur profite ;

Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers.

Voilà comme je vis : cette crainte maudite

M'empêche de dormir sinon les yeux ouverts.

Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.

Eh ! la peur se corrige-t-elle ?

Je crois même qu'en bonne foi

Les hommes ont peur comme moi.

Ainsi raisonnoit notre lièvre,

Et cependant faisoit le guet.

Il étoit douteux, inquiet :

Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnoit la fièvre.

Le mélancolique animal,

En rêvant à cette matière,

Entend un léger bruit : ce lui fut un signal

Pour s'enfuir devers sa tanière.

Il s'en alla passer sur le bord d'un étang.

Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes ;

Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.

Oh ! dit-il, j'en fais faire autant

Qu'on m'en fait faire ! Ma présence

Effraye aussi les gens ! je mets l'alarme au camp !

Et d'où me vient cette vaillance ?

Comment ! des animaux qui tremblent devant moi !

Je suis donc un foudre de guerre !

Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre

Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi.