Le Lion amoureux

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

Dans l'enceinte où Joseph Prudhomme

Triomphe, entouré d'amis siens,

Où dorment leur éternel somme

Les doux académiciens,

Où, pour nos suprêmes délices,

Faisant de la prose et des vers,

Ils protègent leurs crânes lisses

Par de vastes abat-jour verts,

On attendait, tout pâle encore

De sa longue rébellion,

L'orateur au verbe sonore,

L'homme à la face de lion.

Près des fenêtres entr'ouvertes,

On disait : — Oh ! lorsqu'en ces murs

Où pendent les perruques vertes

De ces immortels déjà mûrs,

Sa voix révolutionnaire,

Pleine de courroux et de foi,

Éclatera comme un tonnerre,

Certes ils vont mourir d'effroi ;

Et, comme si La Marseillaise,

Ici tout à coup se levant,

Pour évoquer l'âme française

Embouchait son clairon vivant,

On va voir ces minces fantômes,

Aux vieux monuments assortis,

Rentrer dans les feuillets des tomes

Dont ils sont indûment sortis !

Ou, troupe de corps dénuée,

Ils vont, au sein des cieux déserts,

Se dissiper dans la nuée,

Se dissoudre parmi les airs ;

Et l'on verra, — coups d'œil féeriques !

Aux pays par Hoffmann rêvés

Fuir les Villemains chimériques

Avec les vagues Legouvés !

C'est ainsi qu'un brillant cortège

Plaignait, arrivé de Saint-Flour,

Ces birbes, dont le front de neige

S'embellit d'un vert abat-jour,

Quand il entra, lui, le grand maître

Des mots magnifiques et clairs,

Qui les réduit aux lois du mètre,

Et dont les yeux sont pleins d'éclairs ;

Lui, devant qui l'Intrigue tremble

Avant même qu'il n'ait parlé,

Et dont la grande voix ressemble

A l'ouragan échevelé.

O surprise rare et dernière !

Comme Sylvandre il avait mis

Des fleurettes dans sa crinière,

Pour plaire à ses nouveaux amis !

Comme toujours, il parlait juste,

Et même il chantait en bon fils

La Liberté, sa mère auguste,

Mais sur la flûte de Tircis !

Dieux ! voir le titan de l'abîme

Verser du cassis de Dijon !

Voir passer le lion sublime

En habit gorge de pigeon !

Si bien qu'à présent Jules Favre,

Jouet d'ironiques destins,

Est en tous lieux (ceci me navre)

Célébré par les Philistins !

Lui, le prince de la parole,

Voilà d'où viennent mes ennuis,

Il est applaudi par Dréolle…

Oh ! cachez-moi, profondes nuits !