Le lion amoureux

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

Sévigné, de qui les attraits

Servent aux Grâces de modèle,

Et qui naquîtes toute belle,

À votre indifférence près,

Pourriez-vous être favorable

Aux jeux innocents d'une fable,

Et voir, sans vous épouvanter,

Un lion qu'Amour sut dompter ?

Amour est un étrange maître !

Heureux qui peut ne le connaître

Que par récit, lui ni ses coups !

Quand on en parle devant vous,

Si la vérité vous offense,

La fable au moins se peut souffrir :

Celle-ci prend bien l'assurance

De venir à vos pieds s'offrir,

Par zèle et par reconnoissance.

Du temps que les bêtes parloient,

Les lions entre autres vouloient

Être admis dans notre alliance.

Pourquoi non ? puisque leur engeance

Valoit la nôtre en ce temps-là,

Ayant courage, intelligence,

Et belle hure outre cela.

Voici comment il en alla.

Un lion de haut parentage,

En passant par un certain pré,

Rencontra bergère à son gré :

Il la demande en mariage.

Le père auroit fort souhaité

Quelque gendre un peu moins terrible.

La donner lui sembloit bien dur :

La refuser n'étoit pas sûr ;

Même un refus eût fait, possible,

Qu'on eût vu quelque beau matin

Un mariage clandestin ;

Car, outre qu'en toute manière

La belle étoit pour les gens fiers,

Fille se coiffe volontiers

D'amoureux à longue crinière.

Le père donc, ouvertement

N'osant renvoyer notre amant,

Lui dit : Ma fille est délicate ;

Vos griffes la pourront blesser

Quand vous voudrez la caresser.

Permettez donc qu'à chaque patte

On vous les rogne ; et, pour les dents,

Qu'on vous les lime en même temps :

Vos baisers en seront moins rudes,

Et pour vous plus délicieux ;

Car ma fille y répondra mieux,

Étant sans ces inquiétudes.

Le lion consent à cela,

Tant son âme étoit aveuglée !

Sans dents ni griffes le voilà,

Comme place démantelée.

On lâcha sur lui quelques chiens

Il fit fort peu de résistance.

Amour ! Amour ! quand tu nous tiens,

On peut bien dire : Adieu prudence !