Le lion blessé
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Il ne rugit donc plus, le vieux lion de France !
Aux lieux où sa voix a tonné,
Ce grand silence tient les peuples, dans la transe ;
L'écho muet songe, étonné !
Et, demandant d'où vient ce calme redoutable,
Tous se disent, irrésolus :
« Comment donc se taît-il, lui, le fort, l'indomptable ?
Est-il mort ?… » Non ! ne cherchez plus !
Son âme de lion n'a pas quitté la terre ;
Mais dans sa caverne,, là-bas,
Il se repose enfin, farouche solitaire,
De ses effroyables combats !
L'autre jour, il dormait sous son roc séculaire,
Au fond d'un épineux fourré,
Quand tout à coup, des cris d'injure et de colère
Jusqu'à son antre ont pénétré.
Il se leva d'un bond, frémissant sous l'outrage
Sa peau, de frissons se tordit ;
Son œil phosphorescent se dilata de rage ;
Un rouge éclair y resplendit !
Il secoua dans l'air sa crinière enflammée,
Sauvage et splendide ornement ;
Sa gueule immense, avec un torrent de fumée,
Vomit un sourd rugissement !
Tout à coup, il bondit. Les broussailles, les branches
Sous lui craquaient, se fracassant ;
Il arrachait aux troncs leur écorce par tranches
Avec son ongle tout-puissant,
Et ses dents y' gravaient leur trace meurtrière.
Ah ! comme, entendant .s'approcher
Son pas lourd, les chasseurs détalent en arrière !
Comme ils cherchent quelque rocher
Où, derrière le bloc qu'il a marqué d'avance
Chacun d'eux se poste à l'abri !
Cependant le lion, tout frémissant, s'avance ;
Et là, sous le bois assombri,
Tournant aux alentours sa jaunâtre prunelle,
Il découvre les insulteurs
Derrière, leurs abris, debout, en sentinelle,
Avec leurs engins destructeurs.
Et le fauve, déjà, s'apprête aux sombres luttes ;
Et sa queue, autour de ses flancs,
Un moment tranche l'air d'orageuses volutes,
Puis, les fouette de coups sifflants.
Puis, bientôt, de son ventre effleurant la poussière,
Courbé' sur ses jarrets d'acier,
Il cherche la victime à broyer la première
Sous son terrible râtelier.
Et voilà qu'il bondit, grondant, contre la roche,
De ses bras musculeux l'étreint,
A ses aspérités, à ses angles s'accroche,
Y plonge ses ongles d'airain
Et déjà d'escalade, écumant de colère !
Tout à coup, au fond du fourré,
D'une rouge lueur l'ombre noire s'éclaire ;
De cent coups l'air est déchiré.
Sous la grêle de fer le grand fauve tressaille ;
L'orage qui sur lui s'abat
Le jette, au bas du roc, dans l'aride broussaille,
Sanglant, niais non hors de combat !
Car il s'est redressé sur sa couche de ronce ;
Sur l'ennemi plongent, ardents,
Ses yeux jaunes ; son front de colère se fronce ;
Ses lèvres découvrent ses dents.
Et pour lui, cependant, nulle chance propice :
Ils sont là, bien postés, nombreux !
Comment résister seul, du fond du précipice,
A ses bourreaux ligués entre eux ?
Comment résister seul à l'effroyable orage
De leurs maudits engins, de fer !
Lui, pauvre ! pour toute arme il n'a que son courage,
Ses dents et ses ongles de fer !
Mais quand on est lion, mais quand, dans sa poitrine,
On a le fier rugissement,
Et l'haleine de feu sortant de la narine ;
Mais quand on a si vaillamment
Livré, par le désert, mainte sombre bataille
Aux fauves des monts et des bois,
Sans rencontrer jamais d'adversaire à sa taille,
Peut-on ainsi fuir, aux abois ?
Non pas ! on a son nom glorieux à défendre !
Et dut sous leurs balles d'acier
La peau roussir, la Chair saigner, les os se fendre,
Qui donc voudrait s'en soucier !
A l'assaut ! — Le voilà, soudain, qui recommence
A bondir contre leurs abris ;
Et ce fut, quelque temps, un sabbat en démence
D'éclairs, d'explosions, de cris,
De bonds désespérés, d'attaques toujours vaines !
Enfin, son jarret languissant
Mollit et se refuse à l'effort ; de ses veines
S'échappent des ruisseaux de sang.
Et ses yeux égarés, nageant dans le vertige,
Voient danser en un vaste rond
Les arbres du fourré vacillant sur leur tige ;
Son cerveau tourne dans son front !
Pourquoi lutter encor sans but, sans espérance ?
Il est plus faible à chaque effort !
Il doit se résigner, ô mortelle souffrance !
A fuir, à regagner son fort !
Voyez-le, ce vaillant ! accablé sous le nombre,
Voyez-le, honteux, reculant !
Du lion d'autrefois il n'est qu'une vaine ombre ;
Et pourtant, que son pas est lent !
Comme sa noble tête, énergique ; irritée,
Parfois se retourne en grondant !
Comme on sent que, chez lui, la chair seule est domptée,
Mais le cœur, toujours fier, ardent !
Chaque fois qu'en arrière il retourne la face,
Regardez comme le chasseur,
Au front duquel, soudain, le triomphe s'efface,
Des fourrés cherche l'épaisseur !…
Maintenant, le voilà rentré dans sa tanière ;
Sous la roche il gît étendu ;
Et le poil hérissé de sa jaune crinière
Sur le sable s'est répandu.
Sa peau, de mille trous, comme un crible est percée ;
Il en suinte, un flot rougissant
Qui va, le long du. corps, sur la terre gercée
S'étaler en mare de sang !
Ses yeux couleur de feu, cachés sous leurs paupières,
Semblent ceux d'un mort au tombeau ;
Ses griffes de devant, qu'arrachèrent les pierres,
Pendent en informe lambeau ;
Et, spectacle hideux ! l'un des pieds de derrière,
Par une balle fracassé,
Comme un chiffon sanglant traîne sur la poussière !…
Et pourtant, rompu, harassé,
Si les cris du chasseur, acharné sur sa proie,
Si de ses pas le faible bruit,
Celui d'un rameau sec que son pied ferré, broie
Vient le troubler là, dans sa nuit,
Il dresse encor sa tête alanguie et chagrine ;
Un éclair jaillit de ses yeux ;
Un rugissement part du fond de sa poitrine
Et fait trembler l'audacieux !
Puis il lèche le sang qui sort de ses. blessures,
Parfois crispé par un frisson,
Quand sa langue râpante, aux piquantes morsures,
Dés coups ravive la cuisson.
Puis il reste immobile ; et sa fauve prunelle
Dans les ombres, fixe, reluit :
C'est qu'il songe, sans doute, à l'heure solennelle
Où doit venir son tour, à lui !…