Le Lion

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Tandis que déjà voulant naître,

Et tout bas me dictant des vers,

Le bleu Printemps, qui nous pénètre,

Gonfle ardemment les bourgeons verts ;

A cette heure où tout le bocage

Est en pleine rébellion,

Je voyais marcher dans sa cage,

De long en large, le Lion.

Il allait, un rayon qui passe

Dans ses cheveux d'or ayant lui,

Comme s'il avait eu l'espace

Ouvert tout entier devant lui.

Comme sur la plage marine

Où les flots jettent leur concert,

Il ouvrait sa large narine

Pour humer le vent du désert.

On eût dit qu'il cherchait la vague

Et le mugissement du flot,

Et son long rugissement vague

Avait la douceur d'un sanglot.

Il marchait d'un pas circulaire

Et, près de toucher la cloison,

Il se retournait, sans colère,

Et repartait dans sa prison.

Raillant sa démarche rapide,

Les spectateurs, en son essor,

Trouvaient cet animal stupide,

Avec sa chevelure d'or.

Un bourgeois disait : Il me glace.

Oh ! que ne puis-je lui parler !

Que ne demeure-t-il en place,

Puisqu'il ne peut pas s'en aller ?

Et de rire, dans l'auditoire.

Un autre disait : Tu me plais,

Marche encor, monstre ambulatoire !

Moi, comme je le contemplais,

Dans la face de cet Achille

Ignorant le cruel Paul Bert,

Je crus voir briller l'œil tranquille

Et le clair regard de Flaubert.