Le loup et l'agneau

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

La raison du plus fort est toujours la meilleure ;

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Un agneau se désaltéroit

Dans le courant d'une onde pure.

Un loup survient à jeun, qui cherchoit aventure,

Et que la faim en ces lieux attiroit.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

Dit cet animal plein de rage :

Tu seras châtié de ta témérité. ‒

Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté

Ne se mette pas en colère ;

Mais plutôt qu'elle considère

Que je me vas désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d'elle ;

Et que, par conséquent, en aucune façon

Je ne puis troubler sa boisson. ‒

Tu la troubles ! reprit cette bête cruelle ;

Et je sais que de moi tu médis l'an passé. ‒

Comment l'aurois-je fait si je n'étois pas né ?

Reprit l'agneau ; je tette encor ma mère. ‒

Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. ‒

Je n'en ai point. ‒ C'est donc quelqu'un des tiens ;

Car vous ne m'épargnez guère,

Vous, vos bergers et vos chiens.

On me l'a dit : il faut que je me venge.

Là-dessus, au fond des forêts,

Le loup l'emporte, et puis le mange,

Sans autre forme de procès.