Le mal
By Victor Hugo
Written 1893-01-01 - 1893-01-01
L'optiqueL'optique
N'a-t-il pas ses aspects et ses illusions ?
Et d'ailleurs pense donc, songeur, aux visions…
Que dans l'ombre à travers le verre des lunettes,
Peuvent en s'approchant se donner deux planètes ?
Tu, rencontres le mal. Qui te dit qu'il te suit ?
Est-ce que par hasard deux mondes dans la nuit
Ne peuvent point passer l'un à côté de l'autre
Sans troubler l'astronome et dérouter l'apôtre ?
Le grand Un, le grand Tout, l'être où Thalès plongeait,
Entrecroise le monde esprit au monde objet,
Et mêle, en l'unité de ses lois inflexibles ;
Des orbites moraux aux orbites visibles ;
Dans l'idéal ainsi que dans le lumineux
Les phénomènes, noirs ou brillants, font des nœuds ;
Il n'est qu'un tisserand, qui ne fait qu'une toile ;
La vérité n'est pas moins astre que l'étoile ;
Un soleil n'est pas plus centre qu'une vertu.
Donc, représente-toi, songeur des vents battu,
Des ensembles de faits moraux, sombres problèmes
Ayant leur raison d'être et l'ayant en eux-mêmes,
Dans un système au cours des planètes pareil,
Tournant autour de Dieu comme autour d'un soleil.
Ô songeur, je dis Dieu ; je pourrais dire Centre.
Ils vont, viennent ; l'un sort, l'autre accourt, l'autre rentre,
Et l'un pour l'autre ils sont des apparitions.
Tel fait qui sert de base à vos convictions
Et qui chez vous émeut le savant et le sage,
N'est souvent qu'un aspect, un fantôme, un passage.
Maintenant, connais-tu la révolution,
Homme, du fait idée et du fait passion ?
Connais-tu les réels ? connais-tu les possibles ?
Toutes les fonctions te sont-elles visibles ?
Sais-tu, triste passant dans cette ombre venu,
Tout ce qui tourne autour du pivot inconnu,
Et la totalité de l'ordre planétaire ?
Parce qu'en décrivant son orbe, ton mystère
Arrive à côtoyer dans le cercle fatal
L'autre mystère obscur que tu nommes le mal,
Faut-il pas t'expliquer cette coïncidence ?
L'essor plus ou moins lourd dans l'air plus ou moins dense,
L'aigle fait pour l'éther, l'esprit fait pour l'amour,
Ces équilibres-là t'apparaîtront un jour.
Comment de l'idéal le réel est capable ;
Comment ce qui vous est caché nous est palpable,
Comment votre visible est invisible à nous ;
Comment il est un monde abstrait, terrible et doux,
Que vous ne voyez pas et qui se mêle au vôtre
Ainsi que, branche à branche, un arbre entre dans l'autre ;
Comment l'univers lie, en un ordre éternel,
L'engrenage moral au rouage charnel ;
Comment aux faits vivants qui pleurent, chantent, grondent,
D'autres faits dans l'idée et l'esprit correspondent ;
Comment, sur l'axe unique où tout l'être est construit,
Avec lé zodiaque éclatant de la nuit,
Tourne le zodiaque effrayant du mystère ;
Comment, tout en parlant, l'ombre semble se taire ;
Ces faits, tu les pourras peut-être concevoir
Quand tes yeux, agrandis par la mort ; pourront voir,
Comme tu vois l'azur aux millions de flammes ;
La constellation formidable des âmes.