Le Maréchal Lebœuf
Written 1867-01-01 - 1885-01-01
Tu n'échapperas pas au fouet de ma satire,
Et mes vers te flagelleront.
Comme avec un fer rouge, ô laquais de l'empire,
L'ïambe marquera ton front.
Moi, l'enfant ignoré du peuple qu'on bafoue,
Que trop longtemps on a meurtri,
Je te prends au collet, moi seul, et je te cloue,
Toi, maréchal, au pilori !
Allons, ne parle pas, ne bouge pas ; — écoute !
D'autres, comme toi détestés,
Attendent que mon vers leur sonne sur la route
L'heure des dures vérités.
Le Décret qui te fit Maréchal et Ministre
Nous gardait des deuils infinis !
Ton maître, en le signant, ton empereur sinistre,
Voulait servir nos ennemis.
Et si la France encor porte la tête haute,
C'est que ses fils sont des héros,
Qu'ils combattent quand même ! et ce n'est pas ta faute,
Si toujours flottent nos drapeaux !
Toi ! Maréchal de France ! un titre qu'on renomme !
Au fond de sa tombe accoudé,
Turenne, s'indignant, a dit : — « Quel est cet homme ? »
En te montrant au grand Condé.
Toi ! Maréchal de France ! un si glorieux grade,
A toi, meneur de cotillons,
Ministre courtisan : soldat de la parade,
Dans les impériaux salons !
Ah ! vraiment, c'est bouffon à force d'être ignoble !
Ternir ainsi, parodier
Quelque chose de grand, quelque chose de noble ;
Changer les lauriers en fumier !
Au raoût de la Cour, dire entre deux quadrilles,
D'un ton superbe et triomphant :
Louis est ennuyé de recompter ses billes,
Nous allons amuser l'enfant.
De la guerre il n'a vu rien qu'un vain simulacre,
Montrons au futur Souverain
« Une bataille en règle. » — Et montrer un massacre
De notre armée au bord du Rhin !
Et nous comptions sur toi, le soldat intrépide,
Car chaque goutte de ton sang
Jalonnait le chemin glorieux et rapide,
Où tu parvins au plus haut rang.
Mais tu fermas les yeux quand tu te vis au faite,
Et, lorsque au bruit des instruments,
Convives de la Cour, tu dirigeais la fête,
Que t'importaient les Allemands,
Et ce que l'on tramait à Berlin, — les manœuvres,
Où, dans sa stupide candeur,
Pris dans les nœuds gluants des Germaines couleuvres,
S'agitait notre ambassadeur ?
Puis, quand ton empereur comme un sot pris au piège
Que le roi Teuton lui tendait,
Avec maître Ollivier, ministre au cœur de liège ;
Vous tous, que la honte attendait ;
Vous dites au Pays : — « l'Allemagne démente,
Insulte la France. — Demain,
Pour courir châtier l'Allemagne insolente,
Nos soldats seront en chemin. »
Et lorsque le Pays stupéfait vous demande :
— « Pour la guerre, sommes-nous prêts ? »
Cynique tu réponds : — « Oui, que nul n'appréhende
Le repentir, ni les regrets ;
Nos arsenaux sont pleins de bonnes mitrailleuses
Et de canons et de boulets ;
De nos vieux régiments, phalanges glorieuses
Tous les effectifs sont complets ;
Il ne nous manque rien ; pas un grain de salpêtre !
Nos magasins d'habillements
Regorgent. — Sachez-le, — pas un bouton de guêtre
Ne manque à nos équipements ! »
Mensonge criminel ! — Criminelle démence
Qui met le Pays en péril !
A Wissembourg déjà le désastre commence,
Hélas ! où s'arrêtera-t-il ?
Pour te juger, les mots manquent à la parole.
Allons, Maréchal… du « bouton »,
Viens là, — tourne le dos et que sur ton épaule,
La France brise ton Bâton !